JEUDI 23 DECEMBRE 2010
L’estomac va bien mais le stress en prend encore un coup quand le maître de port nous annonce, à Mar et moi, qu’il veut nous jeter à l’eau maintenant même ! 10 H du matin ! Veït n’est pas là, le pont est encore en vrac, il n’y a pas le temps pour une deuxième couche sur la partie supérieure de la coque … ils renoncent à leur avance mais j’en oublie la peinture… C’est toujours la course des dernières heures de carénage… pendant que Mar repeint les piliers du port en blanc : elle avait consciencieusement rincé notre rouleau après avoir passé l’antifouling, laissant les piliers alentours rosés… A vrai dire, ça ne dépareillait pas, mais nous en avons eu des remontrances…
Veït revient sans compresseur, et à 4 H. - comme convenu - le grutier est à poste, nous aussi.
A l’eau, Veït vérifie l’étanchéité de son travail: Moemoea flotte, pas une goutte ne transpire du presse étoupe, tout va bien. Nous nous mettons à quai pour poursuivre les rangements.
JANVIER 2011
Nous voilà arrivés sans encombre depuis une semaine déjà à Mindolo sur l’île de San Vincente au Cap Vert !
Mais je n’ai rien écrit de plus au cours de cette traversée que lors de la précédente. Alors, j’ai le devoir de revenir en arrière; à commencer par le départ.
VENDREDI 24 DECEMBRE 2010
Nous sommes à la veille de Noël, le 24 entre 5 et 6 H. de l’après midi.
Entre hier et aujourd’hui, le pont s’est métamorphosé, l’intérieur aussi. Tour a pris place, plus rien ne dépasser. J’installe en dernière instance quelques baguettes anti-glisse. Mar remplit tous les réservoirs à bloc (400 litres en tout). Veït a mis le génois en place. Dans la course de ces trois semaines de carénage, nous sommes prêts mais fatigués. Prendre la mer maintenant ? Ou demain matin très tôt ? Les jours de Mar avec nous sont comptés, pour elle le plus tôt est le mieux. Nous sommes trois. Les quarts ne seront pas trop durs, nous récupérerons en route et partons maintenant. Nous sortons du port dans une lumière dorée, une houle assagie de la veille, un vent suffisant pour avancer agréablement.
Dans la nuit de Vendredi à Samedi, c’est la nuit de Noël, j’avais l’intention de lire ma Bible, mais j’en étais bien incapable pour deux raisons, trop crevée et de nouveau non amarinée. Le vent venant du Nord Est, dans la nuit nous passons progressivement dans la zone Sud de l’île déventée. Cette petite allure nous permet de profiter de la vue de l’île en arrière plan toute la journée de ce samedi entre les longues périodes de sommeil dont chacun a besoin. Au réveil de ma sieste, je vois Mar coudre dans la cabine. Pour un premier jour de navigation plutôt houleux, je l’admire et l’envie. Quant à Veît, il me prépare une surprise: un gâteau de marrons. Je voudrais bien être en meilleur état pour l’apprécier : je ne suis pas mal mais je ne suis pas bien..
Reviennent les tours de veille, nous nous partageons la nuit. La pleine lune est passée de quelques jours, les étoiles brillent quand même : sur mer, aucun point lumineux ne vient perturber notre horizon.
Dimanche 26 - Le vent nous oblige parfois à changer de bord, mais toujours à bonne allure. Sinon rien dans l’eau et en surface. Nous sortons la ligne de pêche. La nuit est tombée ; une aiguille s’est fait prendre. Ni une ni deux, Mar la prépare, Veït la cuisine, ne reste plus qu’une étoile, celle du cockpit pour distinguer les nombreuses arêtes, mais la chair est très bonne.
Et maintenant, qui prend le quart de nuit? Vu l’exubérance du trafic maritime et l’abondance du soleil en journée qui remplit bien nos batteries, je suggère d’en laisser la tâche à notre radar et de tendre l’oreille à son alarme. Pour ce, je dors au milieu du bateau. Alors, bonne nuit à tous !
Lundi 27 - L’alarme sonne alors même que je mets un pied dans le cockpit à 7 H du matin. Un bateau de conteneurs passe au large par la poupe. Le vent est tombé, les voiles deviennent vulnérables au mouvement des vagues… et moi au roulis… et les bananes à la chaleur… !
Nous avions prévu un bon stock de bananes vertes aux îles Canaries avec recommandation de l’agriculteur de les immerger dans la farine grillée- le gofio - pour les conserver toujours vertes. J’avais déjà fait un essai en les saupoudrant, ce qui avait fort bien marché, mais à la réflexion, les immerger semble une hérésie puisqu’il faut les mettre dans le noir pour les faire mûrir…Toujours est-il que nous les retrouvons toutes au quatrième jour molles, voire presque cuites dans leur peau. Nous mettons à sécher sur deck les rares qui ne sont pas arrivées à ce stade et mettons les autres sans peau au frigidaire dans un sac. Et à nous les bananes flambées pour le reste de la traversée !
Mardi 28 - Nous sommes maintenant en vent arrière établi, voiles en ciseaux, mais trop faible par rapport à la houle qui fait claquer les toiles. Notre moyenne est de 2,5 à 3 nœuds. Dans la nonchalance du matin, une dorade est venue animer la ligne et l’équipage. Une vraie surprise pour nous, à cette vitesse là, et une belle erreur de sa part.
Autour de nous, des baleines aussi desquelles nous ne voyons - et entendons - que leur souffle de près et de loin.
Journée sur la « terrasse ». Nous n’avons rien à toucher au réglage du gréement, ni de Tato notre régulateur d’allure.
Si je ne l’ai pas mentionné jusque là , c’est qu’il marche comme une horloge depuis le départ. Après avoir été mis à si rude épreuve lors de la tempête, il a révélé ses points faibles qui ont tous été revus et corrigés pour rendre, maintenant en tout cas, le meilleur de lui-même. Nous confions encore la nuit à notre équipage de garde, Tato à la barre, le radar à la vigie. Nous passons sous le tropique du Cancer, et nous réveillons par 22.9 de latitude Nord.
Mercredi 29 - La dorade s’échappe, le soleil tape.
Veït cherche la faille dans un transformateur électronique ; Mar se met à la couture du drapeau du Cap Vert. Je donne des instructions et pratique plus la méditation… Toujours pas capable moi-même d’avoir la tête en pioche sur un travail. Autre action, avec la perte de ce matin, il s’agit de confectionner à nouveau un filet épuisette. Pour cela, Veït forme et soude un anneau d’inox. Ce soir, la pêche ne rapporte qu’un… bout de plastique… en quelque sorte pas de regrets puisque nous ne sommes pas prêts. Nous rentrons dans le premier mile de la deuxième partie du trajet.
Jeudi 30 - Pêche du matin : un autre plastique
Pêche du soir : Un bidon avec sa ligne de pêche…cassée… Nous y avons pourtant bien cru à notre gros poisson ! Moi de moins.
Autres éléments du jour : nous avons changé le foc dont une couture présentait une faiblesse et Veït à terminé la confection de l’épuisette.
Aucun bateau sur l’horizon depuis des jours maintenant
Vendredi 31 - Nous nous réveillons dans une mer d’alizés 5 Beaufort établi.
Dans une mer toujours croisée par la grande houle du Nord Ouest, les voiles vent arrière se stabilisent et tirent bien. Nous avançons en parfaite ligne droite entre 5 et 6 nœuds… peut-être un peu trop vite pour la pêche où la famille « plastique » nous poursuit.
La pêche reste tout le jour mon activité principale puisque je ne me sors pas de mon état « ni bien ni mal ». Jusque là, j’ai toujours refusé que j’avais le mal de mer mais je commence à prendre la question sérieusement en compte pour en avoir aussi sérieusement marre ! Mais voilà, je suis là et ça ne peut que toujours aller mieux !
Pas de poisson mais Veït s’est mis en cuisine de bonne heure pour en sortir 3 « struddle ». Nous nous régalons et grâce à la présence de Mar, ouvrons la bouteille de champagne du bord à minuit heure Réunionnaise.
Samedi 1er Janvier 2011 : De la vie tropicale au milieu des moutons ! Nous sommes arrivés au pays des bancs de poissons volants. Quelques grands dauphins noirs passent aussi à notre proximité, le gros de la troupe passe au loin en nous ignorant.
En ce premier jour de l’année, nous lançons une bouteille à la mer…
Puisque tout arrive en Amérique, je suis très curieuse de savoir combien de temps durera son voyage, et quel en sera son pays de destination ?
… Quant à sa destinée….
C’est une bouteille à la Mer.
Au soir de cette première journée de l’année, une belle bonite s’est laissée leurrer. Nous l’accueillons avec remerciements et l’eau à la bouche. Une partie se transforme en tartare, c’est encore la fête. D’autant qu’à cette allure nous sentons plus proche notre arrivée à destination que nous planifions maintenant entre dimanche et lundi. 1 jour de mer et 1 ou 2 nuits…
Dimanche 2 - Mar a terminé de coudre les 10 étoiles jaunes sur le drapeau bleu du Cap Vert.
Je lui demande de retrouver la formule qui permet de savoir à quelle distance nous devrions voir apparaitre une île de 700 m. de haut. Alors nous devrions déjà voir quelque chose! Mais ce n’est qu’en milieu d’après midi qu’une longue ligne se distingue si discrètement bleue dans le bleu alors que nous ne sommes plus qu’à 20 miles à peine. Veït à l’avant recoud la voile.
Le temps de l’approche, nous avons droit à un coucher de soleil magnifique, regardant en face un soleil orange couler sous la surface, laissant se découper dans l’atmosphère le contour des montagnes des îles San Vicento et San Antao.
…Encore contraints d’arriver de nuit.
Nous commençons à sentir l’accélération du vent - et du courant - qui se produit dans les « couloirs » entre les îles; prenons un ris et avançons toujours à 5,5 nœuds; affalons le foc et poursuivons à même allure cherchant avec insistance un phare, une lueur sur la côte.
Minndelo est la seule baie vraiment abritée de tout l’archipel du Cap Vert (les 10 étoiles du drapeau). Maintenant au moteur nous avançons prudemment dans la nuit, épiant les formes, les feux, les masses noires, énormes épaves dans la baie. Vagues et courant se calment, le vent aussi à part les bourrasques momentanées qui nous soufflent dans le nez. Au fond, fin fond de la baie, d’autres mâts, une forêt de feux de mouillage hauts perchés… non, en fait, nous ne sommes pas tout seuls. En derniers arrivants nous jetons l’ancre derrière tout le monde ; demain il fera jour.