Dessins et photos doivent suivre bientôt !
Vendredi 28 janvier
Nous avons quitté Santa Lucia ce matin, et sommes au mouillage sur l'ilot d'à coté, en attendant le vent...
Veit me sort de ma sieste, le vent est là, on y va !
Vent de Sud Est force 3 et mer du vent ; quasiment pas de houle de fond. Ce sont quand même 4h30 de navigation de notre ancrage provisoire pour rejoindre San Nicolao. Les 30 dernières minutes sont importantes et de trop ! Car à cause d’elles nous arrivons dans la nuit noire avec la difficulté que cela comporte de comprendre la côte. Difficile mais sans danger dans les conditions du moment. Nous finissons par repérer trois silhouettes de voiliers ; mais pas de port, pas de digue, pas de feu… !
En 10 mètres de fond, nous jetons l’ancre ; on y verra mieux demain.
Samedi
Le premier regard est pour s’orienter : la digue du port est en face de nous, le supposé feu rouge aussi, ( mais de nuit, tout celà est bel et bien englouti par l’obscurité) ; nous découvrons aussi 3 fois plus de voiliers au mouillage. Aujourd’hui, la houle entre partout donc il ne nous est pas nécessaire de bouger l’ancre.
Nous allons à terre découvrir le lieu, présenter les papiers à la police maritime, chercher de l’eau et déjeuner d’une cachoupa (le plat national à base de maïs).
Dimanche
Les seuls lieux de vie : autour et dans les églises. Les chants sont largement dominés par les voix des enfants. Les personnes d’âge mûr ne remplissent pas cinq bancs de l’église pleine. Dimanche des béatitudes. Après la messe, nous demandons au père l’autorisation de remplir nos jerrycans. Nous organisons donc notre après midi en allers et venues en sac à dos et kayak pour renouveler nos réserves avec de la bonne eau de montagne (préférée à l’eau désalinisée de San Vincente).
Lundi 31
Nous sommes là à l’ouverture du Cyber café : La météo internet (ici, notre seule source météo qu’il a fallu attendre ces 2 jours) annonce le retour de l’établissement des alizés mardi soir en force. Un voileux presque local nous confirme que dans ces conditions, le mouillage est très désagréable ici, nous partirons donc demain matin tôt. Mais il n’est que 8h30 du matin, nous avons toute la journée devant nous et allons de ce pas, enfin, découvrir un peu de l’intérieur de cette île.
Si le relief est moins abrupt qu’à San Antao, il révèle pourtant de belles surprises lorsque l’on découvre de nouveaux paysages au passage des cols.
Une journée, 5 heures de bonne marche, 3 cols, 4 vallées, la mer au nord, à l’ouest, puis au sud et encore, comme un cadeau en ce jour de bonne visibilité, l’enfilade étonnante du regard vers l’ouest des 5 îles et ilots jusqu’à San Antao…
Mais mon plus grand étonnement est à notre retour à Tarrafal, au marché, pour y chercher une salade… et qu’y a-t-il à côté? Des goyaviers!!! Aujourd’hui, en montagne, j’ai vu des goyaves vertes mais pas de goyaviers. J’ai vu les pentes volcaniques vêtues de chocas venus d’Amérique Centrale, et de galaber (lantana), ces 2 « pestes végétales » qui ont envahi le monde tropical. Le goyavier est aussi considéré comme peste végétale à La Réunion. Apparemment, il a aussi conquis le Cap Vert et le palais de ses habitants. Nous embarquons le seul paquet, fruit de mon enfance.
La journée n’est pas finie, nous devons préparer Moemoea pour un départ avant l’aube.
Mardi Ier Février
Réveil à 5 h. Pas un souffle d’air.
Réveil à 6 h, même chose, mais cette fois-ci nous partons. Le vent arrive, du nord-ouest, sans surprise; il s’établit pour la journée force 4 - 5 Beaufort et nous pousse dans cette mer à 6 nœuds de moyenne. Nous espérions arriver avant la nuit, nous voilà à destination en milieu d’après midi !
A notre interrogation « qui retrouvera-t-on » ? Eh bien, tous les amis français. Seul « See Stern » est parti pour la grande traversée ce matin. La vie du « village » reprend, nous sommes invités sur « Mugika » ce soir…
Pas de dauphins, de baleines ni d’oiseaux au cours de cette traversée, mais une barque de pêcheurs ancrée à 85 m. de fond, à plusieurs milles de la côte de Santa Lucia non habitée, et à plusieurs autres milles d’un abri. Ils sont bardés de courage. Mais est-ce que ce sont eux aussi qui reviennent vendre leur poisson au marché de San Nicolas où nous voyons de pleines bassines de petits mérous? Nous espérons que leur courage est récompensé par plus gros, pour eux et pour leur faune.
Mercredi 2
Tour des quincailleries pour investiguer sur le matériel disponible à la fabrication d’une casquette pour abriter l’entrée de Moemoea.
Veit entre la bobine électrique dans son boîtier, connecte… monte au mât, l’installe: le soir : retour de l’énergie d’Éole à bord !
Le matin : peinture et l’après midi, récupérateur d’eau puis courses en ville avec Ch. et N.
Jeudi 10
… après les travaux de soudure de Veit pour la caisse de bord … après la réparation de l’éolienne, mauvais temps prévu pour le week-end. Nous décidons donc de ne pas partir maintenant mais de commencer notre projet : la casquette au dessus de notre entrée en prévision des tropiques humides vers lesquels nous allons… Il y a une semaine nous pensions en avoir pour 2 ou 3 jours. Mais voilà pour nous, jour après jour, quelles ont été, et sont, nos raisons de rester.
Philippe et Nathalie en ont d’autres. Eux à qui on souhaitait « bon départ » le soir de notre retour des îles le 1er de ce mois. Ils ont des décisions à prendre qui pèsent lourd pour l’instant. Quant à Christophe et Nathalie, ils ont aussi acheté leur régime de bananes vertes il y a presque deux semaines mais Christophe s’est coincé le dos, puis Nath aussi. Bancales l’un comme l’autre, et du même côté de surcroît ! Après leur visite chez l’ostéopathe il y a deux jours, le remède principal résidait en un bricolage de menuisier pour rétablir l’horizontale sur les bancs de leur cockpit…aussitôt fait, et maintenant encore un peu de patience pour se remettre. Quant à nos voisins de bâbord, Sébastien et Anne, maintenant que leur régulateur d’allure fonctionne, entre mal d’épaule et problème de batterie, ils laissent encore filer quelques jours…
Vendredi 11
Hier soir et ce matin : cuisine et boulangerie. Avec en plus le chantier de Veit dehors, il est grand temps de donner un coup de rangement. A fond, ça prend toujours du temps, plus les courses et internet le matin…
Veit est parti en zodiac acheter des barres de fer pour poursuivre…
J’en profite pour ouvrir le ventre de notre radio BLU récalcitrante, quand soudain j’entends un fracas totalement inidentifiable. Je sors avec précipitation sur le pont et découvre l’artimon et tous ses haubans ébranlés, secoués, à chaque rafale (toujours du 20 nœuds) partout en tout sens. Je pense resserrer les haubans, mais ça n’a pas de sens… tous en même temps !!! Quand je vois Philippe sortir la tête de son cockpit. Il vient tout de suite à mon appel au secours ayant lui, de loin, déjà identifié la cause du fracas.
-« Il te manque un pale à ton éolienne ».
Du pied du mât, c’est un détail que je ne pouvais pas observer. Je saute sur le coupe circuit, puis le frein. Déjà, elle tourne moins vite, mais le déséquilibre est trop grand pour mettre fin aux vibrations et secousses. Le harnais de Veit est toujours sur le banc du cockpit. Philippe est plus de taille que moi pour l’enfiler en vitesse et dès que son poids est sur la drisse, tout se tranquillise … ouf ! Il tourne l’éolienne et la ficelle, Veit fera le reste, mais en fait, quoi ? Je pars donc à la ville. Je m’enquière de savoir comment se procurer une nouvelle pale pendant que Veit aide Peter de « Papageno » dans ses débuts d’internent et enregistre aussi des programmes pour remettre notre ordinateur en état de fonctionnement ( lui aussi s’est mis dans le bleu-nuit !).
Mardi 15
Matinée de Veit : tournée des voiliers équipés d’une Aérogen 4 ou 6 …retour des infos : ça marche aussi sur 3 ou 4 pales en attendant la Martinique. Personne n’en a d’avance même si l’un d’eux en a cassé deux coup sur coup : l’une, pour un frein trop brutal, l’autre, par une mouette…
Matinée de Sophie : gestion de stock d’eau du bord… eau pour le thé, celle de la montagne ; eau douce potable désalinisée, locale ; eau douce non potable (réserve supplémentaire d’un réservoir non assaini).
Après midi de Veit : monter au mât, décrocher, remonter au mât, raccrocher l’éolienne qui doit maintenant marcher sur 3 pattes.
Pour Sophie : avec Philippe, Nathalie et des voisins, marche sur la plage au N.E de l’île : Vagues, souffleurs, volcans… Pour tous, s’aérer la tête, et prendre le temps de voir le pays ! C’est quand même bien dans ce but que l’on se donne tant de mal !
Mercredi 7
Nous prévoyons notre départ pour Vendredi. La météo sera meilleure et cela nous laisse encore un peu de temps, nous en avons besoin. L’éolienne ne tourne toujours pas comme elle doit, problème électrique évident. Veit remonte la chercher pendant que je me mets au réglage de ma machine à coudre, savoir si je peux accepter un travail de taud… le résultat ne sera pas assez bien fini, je ne m’engage pas.
Dans l’après midi, courses, gaz, ordi, visite de Papageno à son bord.
Soir. Veit travaille jusqu’à 1 heure du matin pour détecter la faille électronique et la repére.
Jeudi 17 Février
Monter à nouveau au mât
Courses encore avec Christophe et Nathalie (pas partis parce qu’il leur manquait du gaz) et Rayan, un jeune d’Alaska tout fraîchement avec eux pour la Transat. Entre deux années d’études, il vient de se promener en Afrique et rentre en « bateau-stop ». Son regard est celui du voyageur heureux fort loin de quelconque préoccupation technique. Vu comme çà, c’est si simple !
Philippe et Nathalie, pas partis parce qu’il leur manquait de l’eau…
Nous captons une conversation à la VHF d’un voilier qui s’est engagé ce matin dans la traversée vers l’ouest : « avançons à 10 nœuds avec 2 ris dans la grand voile sans foc… « Ça secoue »…
Après midi : rangements, pain, strudel…
Vendredi 18
Ranger.
Et cuisiner pour la navigation.
Et nous levons l’ancre
En même temps que Christophe et Nathalie qui partent directement pour la transatlantique.
En même temps que Philippe et Nathalie qui, eux, passent par la pompe à gasoil. Nous nous retrouverons demain soir au mouillage sur l’île de Brava.
Le vent ne fait jamais défaut. Nous diminuons parfois la grand-voile pour mieux garder le cap sans tension exagérée sur le matériel. Nuit de pleine lune, Tato travailler bien, les quarts sont agréables même si l’allure est un peu contre les éléments. Je résiste bien au mal de mer jusqu’au petit-déjeuner qui lui me barbouille un peu… tant que ce n’est que cela, je n’ai plus besoin d’en parler. Je suis de veille au lever de lune, au lever de soleil, tous deux gros et rouges sur l’horizon de leur naissance.
Une fois de plus, ce n’est que proche des îles que nous en apercevons leur haute silhouette. Fogo à près de 3000m et Brava à 900 m. Philippe nous a rejoint et dépassé pendant la nuit. Il est midi, il est entrain de jeter l’ancre et nous indique par V.H.F. que le mouillage est fort bien abrité du vent.
Nous nous apprêtons à notre tour à virer vers la baie, lançons par sécurité le moteur…hum, non, le contact est muet. Autre tour de clef, même réponse… Veit saute dans le moteur, marteau à la main…rien, même plus de préchauffage… des essais avec une batterie, autre batterie… avec des câbles de dépannage… Tout juste s’ils ne restent pas soudés au démarreur, mais sans préchauffage, ça ne marche pas… Shunter le préchauffage, préchauffer ! puis le shunter le démarrage, démarrer… … Ron… ron……ron ron ron… … C’est parti !!!
Mais où sommes nous maintenant ?
Nous avons bien dépassé la baie Nord-ouest, mais pas encore celle du sud. Nous pouvons donc encore rejoindre ce dernier mouillage du Cap Vert avant les Antilles … Ouf !
Dès que nous dépassons la pointe sud-ouest et virons vers l’est, nous passons du chaos au calme olympien , de force six à vent nul et mer lisse. Nous découvrons notre crique dans son écrin montagneux au petit air de paradis
Depuis que nous avons remis Moemoea à l’eau il y a deux ans, c’est notre première faille moteur. Elle a failli nous coûter de ne jamais connaître Brava !
L’ancre est jetée dans cette baie bien abritée, à l’eau claire et sans rides. Nous sommes par 10 mêtres de fond et à 100 mêtres de la plage de gros galets noirs et ronds.
Nous sommes Samedi, aux heures chaudes de la demi-journée ; tous les enfantsne sont donc pas à l’école mais dans l’eau, à nager vers nous, et à qui arrivera à grimper… Veit se jette à l’eau avec eux .
Puis nous avons la visite des adultes, de retour de la pêche. Dans chaque barque, plusieurs tasars de belle taille. L’un d’eux, Antonio, qui parle bien espagnol, nous invite à une fête entre amis demain après midi. Il repassera donc demain au retour de la pêche…
En remontant à bord, les câbles de démarrage sont toujours là, par terre, pour nous rappeler à la tâche – et que ce bain n’était vraiment pas gagné il y a fort peu !-
Nous avons maintenant 2 démarreurs en pièces sur la table du carré ; l’un pour interrogation, l’autre pour révision
Dimanche 20 Février
« La fête » nous y sommes. Nous y sommes arrivés après avoir attendu « l’aluguier » dans un bar du village. Le bar, une paillote grande comme le carré de notre voilier. Puis nous avons embarqué avec quelques chèvres et chevreaux dont-ils sont friands. Avec un singe aussi grand comme l’avant bras de l’homme qui le portait bien en main, fraîchement arraché à son milieu et à sa famille pour être donné à un ami d’homme. Sa tête est grosse comme une noix, aux expressions si humaines, d’un homme vieux, très vieux, perdu dans l’âge des temps…
Fin du voyage, arrivée au village, des maisons dispersées le long de la route. Tout le monde descend, c’est ici. En fait, nous apprenons que c’est la fête des perdants des dernières élections d’il y a 15 jours. Serions-nous pris à parti ? Non. Pour Pex, (petit nom d’Antonio qui de tout petit nage comme un poisson) c’est l’occasion de sortir et de retrouver ses amis du village voisin auxquels nos rendons visite un a un. S’il y a un lieu de meeting, un discours et une assiette pour chacun, l’ambiance est le long de la route principale sans place principale, si ce ne sont les épiceries/bar où s’improvisent des groupes de musiciens.
Dans le bus de retour, beaucoup d’agitation, mais le chauffeur est sain, nous arrivons à bon port. Mais il fait nuit. Pex et Idalina nous retiennent à dîner, puis nous descendons tous les quatre la falaise pour rejoindre leur embarcation et nous permettre de rejoindre la nôtre sans avoir à nager comme nous l’avons fait à l’aller (à cause de la houle).
Lundi 21
…Le démarreur… En fait, non. Veit trouve le coupable : l’interrupteur de masse qu’il a installé il y a peu… La panne est réparée, les deux démarreurs vérifiés, pendant que moi, je mets l’intérieur de moemoea sens dessus dessous pour aller rechercher une vieille grand voile que nous voulons installer pour la traversée. La dégager est un premier travail, la réviser, enlever l’autre qui mérite quelques soins aussi, la plier…Je continuerai demain, la mer nous invite !
Pex est déjà là pour partir ensemble à la chasse sous marine. Philippe et Nath profitent aussi de la sortie. Idalina a tout descendu sur la plage pour cuire le poisson et dîner sur place….
« Ne pas vendre la peau de l’ours avant de l’avoir tué !»
Apparemment les femmes de pêcheurs le savent bien aussi. Pex, parti pour la langouste en a ramené une, et nous, deux rougets… pas de quoi nourrir tout le monde. Mais, lorsque nous arrivons sur la plage, la marmite est déjà pleine de riz et de poissons frits pour tous, et la langouste à se partager.
Je trouve que c’est très bien comme cela. L’eau est pour la soif, la langouste pour la dégustation, pas pour se nourrir, il faut une juste mesure pour permettre la reproduction et l’entretien du garde-manger.
Mardi 22
Suite et fin - avec la dernière lueur du jour - de mes travaux de voilerie. Voiles et moteur sont en ordre. Nous pourrions partir mais donnons la préférence à nos travaux alternés de demi journées de chasse.
Aujourd’hui, Veit prépare, soude et coupe du matin au soir des baguettes de fer pour notre très future casquette
Mercredi 23
Grand vent dans la nuit. Aux aguets, dormant comme chaque fois que cela est possible sur la plateforme, j’observe aussi la Croix du Sud traverser le ciel d’Est en Ouest.
Grand vent dans la journée, nous dérapons peu fort heureusement.
Veit soude
Moi : planification de la partie souple de la casquette ; eau au village
Jeudi 24
Matinée : soudure
« « lavage, eau au village; yaourt; réglage de la machine à coudre
Après midi, sortie chasse avec Pex; toujours 1 heure plus tôt au rendez-vous. Nous partons ensemble à la nage du bateau vers le cap le plus proche.
Nous en revenons très enthousiasmés. Enthousiasmés par le paysage sous marin, ses couleurs et ses tombants dans une eau transparente (20 m de visibilité et 20 m de mieux quand déjà on est à cette profondeur, dos au tombant). Enthousiasmée pour sa faune, variée, mêlée de pélagique. Et puis pour la compagnie de Pex qui, rien que par son observation, s’intègre sous peu parfaitement à notre rythme de pêche, échangeant les fusils, tirant à son tour les kayaks - amenés en guise de bouée et accroche poisson, aussi pour pouvoir rentrer à la rame si le retour devait être trop long à la nage, ou à contre courant -, observant celui qui plonge. Lui aussi a une idée précise de ce qu’il veut dans la casserole, mais les langoustes sont trop petites, et le labre a été plus malin. Nous apprécions beaucoup son éthique, rare dans ces pays. Nous nous intéressons aux rougets, et à la carangue de passage. Il y a maintenant bien de quoi dîner, nous pouvons rentrer.
Soirée à six sur la plate-forme de Moemoea. Idalina vient aussi, mais la pauvre, elle est tout de suite vaincue par le mal de mer.
Vendredi 25
Une chaleur de bête nous terrasse - 35° à notre station météo ! Journée entre petits travaux et repos.
Nathalie revient de la « ville » avec la météo internet… pétole pour les jours suivants…Philippe désespère y voyant une traversée de l’Atlantique interminable. Nous, nous pensons que les journées sans vent dans cette partie du monde, existent peu et si nous pouvons passer de belles journées ici, elles sont à prendre ! Ce soir, Veit nous sert sur la terrasse un sushi de carangue aussi superbe que délicieux.
Samedi 26
Journée magnifique. Veit joue encore de la meule. J’en profite pour m’échapper et propose à Philippe de l’emmener à son premier cours de chasse sous-marine. Il tire son premier poisson, entre autre, et revient très enthousiaste ayant perdu beaucoup de ses appréhensions au cours de ces deux heures. Philippe a du poisson à griller ce midi et moi, je suis contente d’avoir à nouveau pu transmettre dans ce domaine ma passion comme mes connaissances. J’espère bien pouvoir valoriser à nouveau mes brevets de Moniteur Fédéral d’Apnée et de chasse sous-marine …dans les mers chaudes! Mais pour le moment, retour aux affaires en cours : Je sors mes rouleaux de bâche tissu et bâche plastique. Je n’ai pas encore idée de comment je vais m’y prendre, mais je sais que la solution vient en s’y mettant. ..
Soirée avec Philippe et Nathalie qui ont fixé la date de départ à lundi. Demain nous sommes tous invités à une cachoupa sur la plage cuisinée par Idalina.
Dimanche 27
Nos amis ne sont pas sur la plage, ni chez eux au village. Nous tournons donc notre intérêt vers une promenade dans les alentours… sans « crapahute » abusive car Veit et moi avons déjà passé plusieurs heures, ce matin, de natation et d’apnée fusil à la main. Nous étions tous les deux dans un esprit plus contemplatif que chasseur aujourd’hui. Et cet après midi, la verdure de ces oasis de fraîcheur, de manguiers, de cocotiers et autres arbres fruitiers nous enchante. Nous évoluons sous le couvert végétal, là où l’eau douce coule à volonté toute l’année. Le bassin d’irrigation est plein, il déborde en cascade. Depuis combien de temps n’avions nous pas vu autant d’eau douce ? Je me précipite dessus, une vraie douche, le rêve, dans un petit coin de paradis, en tout cas tel que nous le vivons. Nous rencontrons l’agriculteur qui nous envoie dans un autre champ, de l’autre côté de la vallée, pour y acheter des légumes. Là, nous rencontrons Emmanuel - nom prédestiné de cette personne qui en vient à nous parler avec une compréhension et un recul étonnant de la Bible -. Nous rentrons en bateau, chargés de légumes et breds en tout genre, surpris d’avoir encore découvert tant de richesse concentrée en ces lieux.
Lundi 28
Nelzau nous emmène chez lui attendre plus agréablement le taxi pour la « capitale » : Novo Cintao. Il qui ne viendra pas. Retour sur la plage où Idalina et Pex nous attendent pour la Cachoupa remise à aujourd’hui en s’excusant pour l’imprévu de la veille. Philippe et Nathalie sont là, espérant que nous revenions avec les fichiers « grib » des dernières prévisions météo. Comme ce n’est pas le cas, ils s’élancent en courant dans la montagne vers le premier village à une heure de là, pour se connecter à Internet. La météo annonce toujours un vent faible en ce début de semaine forcissant graduellement et s’établissant fin de celle-ci.
Philippe et Nathalie partent de toute façon maintenant (demain matin 1ère heure); Philippe nous commente, au vu de la situation, qu’il a intérêt à aller chercher le vent dans les latitudes plus proches de l’équateur, vers le 9, 10 ème parallèles. Nous, nous décidons d’ « attendre » la fin de la semaine, heureux de rester ; de toute façon, nous avons encore fort à faire pour la « tropicalisation » de notre cockpit.
Mardi 1er Mars
Nous sommes les premiers pour le 1er « aluguer » (taxi collectif ) vers la ville qui se remplit de femmes de pêcheurs et de bassines de poissons de toute taille. Nous revenons chargés d’un complément d’avitaillement et de légumes. Retour avec les poissonnières qui ont toutes leur opinion à échanger dans l‘air et dans le vent de ce taxi courant d‘air (l‘arrière ouvert d‘un Pick up). Arrivés au village, il fait presque nuit. Nous dînons avec la famille de Pex. Pendant ce temps, Philippe et Nathalie ont mis les voiles.
Mercredi 2, Jeudi 3
Nous ne quittons pas la tâche de ces deux jours, Veit terminant sa soudure, moi m’attelant à tailler et à ma machine à coudre. Grâce à un truc que m’avait donné un professionnel de la voilerie, je suis surprise de m’en sortir avec tant d’efficacité… tant mieux.
Exception fut faite pour monter au village chercher de l’eau, du lait de chèvre très doux, excellent…des œufs et pour recevoir la visite de Levi fils d’Emmanuel. Il parle très bien espagnol, il passera son bac l’an prochain. C’est l’un des rares jeunes de son âge du village qui a poursuivi les études. C’est par lui que nous réalisons que le village n’est relié au réseau routier que depuis trois ans. Alors, il fallait que ces jeunes soient très motivés pour partir à pied de la maison chaque matin dans la nuit à 4 heures !! La route est maintenant un quotidien acquis pour le village et un accès commode pour l’étranger. Dès l’accès routier, un plan des sols a dû être organisé.
Vendredi 4 Mars
Encore de l’eau et des légumes. Maintenant tout est à bord. Pendant que Veit organise et range les sous sols, je termine la bâche. De mon atelier flottant, je vois arriver Nelzau, assis dans une chambre à air, les tongues en palmes pour les mains, les dents serrées… serrées pour mieux retenir un petit sachet contenant 5 œufs…non, nous n’avions pas tout à bord !
Nous pourrions partir mais Claudia, la fille de Pex a très envie de venir à bord mais elle n’est libre que le dimanche… Alors nous attendrons sa visite.
Attendre ? Attendre n’est pas le mot. « Retarder » le départ est plus de circonstance. Maintenant que nous sommes prêts, nous aurions le temps de profiter de tout ce qui nous entoure, nous environne, nous attire et nous enchante.
Mais la saison des alizés est déjà bien entamée; tous ceux que nous avons connus en chemin sont déjà partis pour la transat, nous sommes les derniers, maintenant seuls au mouillage.
Samedi 5
Ce matin donc, nous prenons le temps de peindre la structure métallique de la nouvelle casquette de Moemoea. « Prendre le temps », c’est vite dit; en fait nous peignons en courant; terminer à temps pour grimper au village à temps pour répondre à l’invitation de Pex qui nous a conviés pour nous instruire sur sa cuisine. Nous préparons donc ensemble de la courge sucrée accompagnée de lait de chèvre local : une association tout à fait inattendue mais un vrai régal. Puis, presque toute la famille se regroupe là pour ensuite se rendre à l’église du samedi après midi après celle du samedi matin. Levi a emmené son ordinateur et présente les photos que l’on a gravées pour eux sur C.D. A voir toutes les têtes penchées autour de l’écran, cette machine là est bien celle du rassemblement !
La maison se vide. Nous poursuivons notre après midi dans l’idée de remonter à pied la vallée de Ferrero, la vallée des mangues et des cocos, la vallée des agriculteurs et de l’eau, et plus haut, celle des macaques aussi. De macaques, nous n’en vîmes point, mais nous sommes retombés sur des portions, par endroit, étonnamment bien préservées d’une ancienne route pavée muletière.
Et des doutes tournent dans la tête. Doit-on vraiment partir ?
Dimanche 6 Mars Départ
Nous nous sommes afférés dès le lever du Jour, allant vers…, mais toujours une ambigüité dans la tête « faut-il vraiment…? » Pendant que les choses se font, tranquillement, prennent leur place, l’émotion me submerge souvent. Tout ce qui m’entoure me plonge dans l’émotion, la crique devant moi, le village au dessus, ses falaises qui nous entourent, cette eau si limpide, ces poissons qui sautent tous ensemble ce matin - pourtant ils ne sautent jamais de jour - Dans cet état, que vous dire de notre dernière rencontre avec Claudia, avec Pex puis avec Levi venu à la nage et content de donner un coup de main utile… Je réalise que nous nous éloignons déjà. Le vent est tout prêt, à la pointe. Mes yeux sont des lacs qui débordent. Là haut, au village, un petit groupe de silhouettes regarde la mer.
Je notais ce jour là
10 h La barque de Pex retourne au rivage
12 h 30 Levi saute à l’eau
13 h l’ancre n’accroche plus
…vent de travers plein W avec zeste de S.
5 à 6 nœuds.
C’est dans cet état émotionnel que j’entame mon voyage de noce avec les éléments.
Lundi 7 Mars 2ème jour
Passons en vent arrière. Veit installe le tangon de façon à ce que sa manipulation en soit simple et efficace.
Bonne brise et soleil voilé
Rien n’a mordu à l’appât, donc spaghettis au miso pour dîner.
Le point après deux heures de route ; 14°06 N - 26°56W -
135 MN (milles nautiques) Brava a disparu et nous aurions beaucoup de mal à la rejoindre maintenant contre vent et marées. Brava est avec nous, petite île au milieu des eaux, nous, petit point au milieu des flots. Comment expliquer qu’après quinze jours sur place le départ soit un tel déchirement ? Ce que nous avons vécu dans ce village, à travers les personnes qui nous ont accueillis, est de la dimension de l’échange et de l’entraide spontanés dans un quotidien directement lié à la nature environnante. Je me suis sentie intégrée dans une société où… « Où un nouvel humanisme, étranger à la domination de l’argent, choisirait aussi l’indispensable sobriété pour privilégier les valeurs de l’esprit ». Cette description d’une société qui pourrait être; selon Jean-Marie Pelte, « la flèche de l’évolution. » j’y ai vécu, j’y étais. C’est ce cadeau que nous ont offert de vivre nos amis rencontrés dans ce village de Brava.
Mardi 8 Mars 3ème jour
Ce matin point de dorade
Point de baleine ni de dauphin
Point de tortue ni même de poisson ailé
Au ras des flots un oiseau
Et puis des milliers de moutons
Comme sur la terre, ils sont blancs et dociles
Ils avancent tous ensemble, dans la même direction
Pour en avoir tant, son maître ne peut qu’être très riche
Dans cette immensité
Les voiles se dressent droites et blanches
Tel un homme au milieu de son troupeau
Vu de haut, serais-ce là le pasteur?
Non, il n’est que le témoin
Il avance avec les moutons, au milieu d’eux
Mu dans un même élan dans la même direction, par la même force
Dans un incontournable « aller vers »…
Veit est efficace; et tato; et le radar, et max, notre boussole, tous… Et moi, je pense chaque action, j’en devance les gestes pour les minimiser et enfin j’agis : je sais chercher un crayon, un tournevis, un fusible…
Et le reste du temps, je lis et j’observe.
J’aime lire. Bien sûr, j’aime lire.
Mais, non. Je n’aime pas lire. Je suis alors déconnectée de ma réalité et je n’aime pas en perdre des miettes.
En résumé, je peux dire que j’ai passé 5 ans de ma vie à « faire » dans la perspective d’être là maintenant. Maintenant, ce qui n’est pas fait n’est plus à faire. Ce qui m’importe, pour maintenant et les prochains maintenant, c’est « être là ».
Nous sommes par 13°10 et 28)45w ; avons parcouru 120Mn en
24 h sans toucher au réglage des voiles.
Mercredi 9 Mars 4ème jour
Rien, la mer nous apparait vide, transparente, lumineuse, et vide…
Le vent tombe progressivement. Veit installe le grand génois sur tangon le plus à l’extérieur possible. Il vient de souder deux points sur le bastingage à cet effet. La recherche d’une géométrie efficace lui prend une partie de la journée pour conclure au point des 24 h « résultat médiocre ». Je trouve qu’avec 2 Beaufort nous nous en sortons plutôt bien. 121 milles parcourus ; 12°11 N et 30°32W. Mais il est vrai qu’à cette vitesse de déplacement, l’Atlantique est plus grand…
Pourtant, nous devançons le temps ! Nous rajoutons 1 h à l’horloge du temps heure locale ».
Jeudi 10 mars 5ème jour
Nous nous sommes endormis hier sous un ciel sans étoiles - quelques grains au nord - et sommes ce matin engloutis dans une ambiance grise et moite qui mouille tout, gondole tout, ramollit tout… Bienvenue sous les tropiques humides ! La Mer est loin de s’affoler, elle nous pousse toujours doucement, presque trop, mais de quoi se plaint-on?
Nous tentons de naviguer bâbord amure et en revenons à déployer nos ailes en papillon avec une trajectoire légèrement sud pour tenter de rester dans le vent. Veit a trouvé une géométrie fonctionnelle pour le tangon du grand génois. Moi, je m’active enfin à éliminer un maximum de poudre de fer de notre cockpit.
Forts de ces activités et de la nouvelle humidité ambiante, après le repas, nous n’avons plus qu’un remède : le radar…qui nous permet à tous deux de tomber dans une lourde sieste.
Le réveil est comme un autre jour, au ciel joyeux et dégage. Mais il a désormais changé de couleur, il est tel que je le connais sous les tropiques, bleu ciel, il était avant-hier encore, bleu intense, du même bleu qu’en altitude, pur et sec.
Je coupe une mangue verte en lamelles : son parfum me fait prendre conscience de notre éloignement… et voilà notre bas de ligne qui s’agite ! Enfin un poisson, fruit de la mer : une dorade, accueillie et remerciée. Sushi et filets sont déjà au menu. Veit se met en cuisine et moi je continue à regarder la mer, à l’écouter.
Un front s’avance, étirant son museau de musaraigne
Il passe…
Ciel clair…
La lune… un grand halo autour… léger mais remarquable
Ne persiste pas…
Mais comme hier, je vais au lit un peu inquiète…
Et comme hier, je dors bien…
Jusqu’à la rafale : en un clin d’œil, tous les deux debout
Sur le pont pour abattre le grand génois…
Dimanche 13 Mars 8ème jour
Réveil chaotique, mouvementé, vent fort et mer fermée.
Je sors pour me voir saluée par un pétrel. Les oiseaux, d’un genre ou d’un autre nous sont chaque jour fidèles. Puis je retourne au centre de gravité de Moemoea m’allonger et me laisser servir. Porridge d’avoine fin et, exceptionnellement, maté, car tous deux sont de bons remèdes aux crampes d’estomac.
Tous les éléments convergent. Vagues, courant, vent nous poussent entre 6 et 8 nœuds. Notre moyenne augmente. 154 Mn pour aujourd’hui (avec pour position à 18 h 9°28 N et 38°40 w). La lune n’a pas menti.
A l’intérieur, un bruit roulé de chevaux au galop. Ce son rythmé, cadencé résonne dans l’habitacle en un doux fracas.
En ce dimanche matin, Veit a fabriqué des petits pains.
Après-midi, vent et mer ont dégonflé du trop, gardant le nécessaire qui nous permet, plus au calme, de renvoyer de la toile sans perte de vitesse, toujours ¾ arrière.
Aux heures du couchant, sur bâbord, la mer devient d’argent alors qu’au sud, elle se teinte de rose, mauve et encre. Elle reflète un ciel magnifique qui parle de perturbations.
Lundi 14 Mars 9ème jour
Hier, je n’étais pas très bien. Le plus souvent tapie au fond, dans le centre de la baleine, en pensées désordonnées, au mieux, à dormir. J’avais mal au ventre et j’étais triste de perdre bêtement des « miettes ». La nuit fut réparatrice, me suis réveillée bien au cœur de cette immensité.
Veit, lui, a beaucoup observé au cours de la nuit le passage des fronts. Ils continuent à défiler. Nous ont dépassés, à midi, de vrais gros nuages porteurs de pluie…les premiers du genre depuis des mois ! - Ils ont notablement accéléré le vent et ont creusé de belles vallées entre les vagues…nous hissions la trinquette, une cinquième voile! Nouvelle journée record à un mille nautique près.
Position : 9,28 N 41,14 W et 153 Mn parcourus.
Pendant la reconstruction de Moemoea, je rêvais du jour où je ne pourrais rien faire d’autre que de regarder la mer…
Aujourd’hui; Veit a soudé l’antenne pour la B.L.U, ce qui normalement est de ma partie. Demain, peut-être, aurons-nous un bulletin météo. Moi, me voilà là, regardant la mer, je l’observe, je cherche à comprendre sa cadence, son mouvement; ses reflets, ses plans, réalise que son horizon m’échappe complètement. Quel horizon? Pour quelle référence ? Je suis médusée ; et voilà que notre étrave écarte de sa route un beau ballon rectangulaire, rose fluo transparent aux longues tentacules bleu nuit. Cette immensité vivante m’apparaît si prude, révélant si sporadiquement quelque chose de son intérieur.
Nous ajustons de nouveau l’heure locale de la montre + 1
Mardi 15 Mars 10ème jour
Dans la nuit, nous affalons le génois. Sitôt bien fait, nous réalisons que le tangon traîne dans l’eau. Sans en comprendre la cause, nous réinstallons la chose. Dans les manœuvres de récupération, deux heures sont passées, l’aube va bientôt pointer. La voilà, qui nous révèle la hauteur impressionnante des vagues qui nous contournent et nous soulèvent. Et là, les yeux rivés sur lui, crack, Tato casse ! Veit se jette sur la barre et s’assied tranquillement à la place de Tato ; et moi, en deux secondes, je suis de nouveau en tenue prête à intervenir. J’installe une ligne de vie, sors les harnais, les jumars pour pouvoir me caler et avoir un bon point d’appui à la barre.
Alors, à moi de piloter, Veit prépare son intervention
« Oh, Veit, nous voilà au pays des poissons volants »
Je vais tâcher d’être rapide, efficace et « sans essayer de ne pas exagérer » dit-il me faisant un clin d’œil et reprenant mon expression d’un jour où ma langue a fourché…
Pendant 6 heures, nous sommes tous deux très concentrés, moi louchant sur Max pour minimiser au mieux les mouvements de Moemoea dans la houle et surtout Veit pour manipuler scie sauteuse, disqueuse, perceuse, pour construire une autre pièce plus robuste, qu’il met en place en début après midi pour notre délivrance. Nous sommes de nouveau trois à bord. Aujourd’hui, beaucoup d’oiseaux, beaucoup de poissons volants. Deux d’entre eux, des « bad pitots » échouent sur le pont…puis dans la poelle ! Très bons, chair ferme et blanche.
Cap Vert/ 1100mn de La Martinique sur 9°28’N.
Le point du jour 10°09 N ; 43°42’W; 150 Mn .
La mer est ronde et lisse. Tato bouge à peine et sans en avoir la sensation, nous avançons aussi bien que les autres jours. À 3 Mn près, retard sûrement dus à la « machine à laver » de Veit: les vêtements accrochés à un bout, trainés dans le sillage… à vrai dire, je suis bien surprise du résultat et copie…
Bref, la journée est superbe. De notre radio dépannée, nous écoutons la météo qui nous annonce de bonnes conditions dans toute la zone; Elle nous annonce des vents de force 11 dans le nord de l’Atlantique… les nouvelles catastrophiques du monde…
Entre calamités et beauté du monde.
Mon regard retourne vers la mer. Surprise ! Des dauphins, enfin !
Parmi eux, un grand dauphin noir au nez de lamentin. Ils se passent plus vite de notre compagnie que nous de la leur. A l’horizon, de longues terres plates ? Non, mais l’ombre noire et linéaire de quelques nuages blancs.
Le point : 14,24’ N 48,4r° W : 153 Mn
Vendredi 18 Mars 13ème jour
Je me réveille d’un profond sommeil. Je suis allongée au fond du bateau, un bon courant d’air m’effleure. Je reviens doucement à moi d’une grande sieste. Veit a déjà fait le point des 24 h. Les alizés soufflent à nouveau bon train. Ce matin les voiles s’étaient mises à claquer de temps en temps, pas assez gonflées après le passage des grains, et ce, malgré un ciel qui n’annonçait en rien la pluie. L’air est devenu vraiment humide, la chaleur dure, le soleil brûlant quand il est là, mais tant que le vent souffle, il tempère tout cela. En tout cas, nous voilà bien arrivés au pays des « averses éparses ». Nous devons régler Tato avant et après chaque grain, être plus aux aguets des changements, mais de l’ensemble, ca reste de plus en plus reposant, nous n’avons pas touché au gréement depuis deux jours. Comme me dit Veit : « Croisière de luxe avec en plus tous les soirs dîner avec le capitaine ». Nous attendons la prochaine dorade à défaut de poissons volants plus prudents… A vrai dire, le capitaine est aussi fin cuisinier !
A force d’observer la mer, les formes que je voudrais capturer, j’en arrive après des jours à des conclusions qui feraient rire un débutant... dans cet univers du mouvant où l’horizon n’est plus référencé puisqu’il se meut avec le reste…
Monde mouvant à chaque seconde réinventé,
Ne pas figer l’image
Lui donner du mouvement L’élan des nuages
La chevauchée de la mer
La course vers son destin Inchangé depuis des millénaires
Le point : 12,06 N, 51°06 W ; 145 Mn.
Ce soir, Veit se met en grande cuisine : Strudel et Kalte hund
Samedi 19 Mars 14ème jour
Le vent faiblit, la houle s’allonge et sa surface s’aplanit. Je regarde « tato » qui me dit « crac » et- tombe la tête en pioche ! Je saute à nouveau sur la barre, Veit le considère et sort ses réserves d’inox et son poste à soudure. Les mouvements de Moemoea sont au plus doux et le soleil est au rendez-vous, soient les conditions idéales pour un travail de précision et d’énergie à bord avec les panneaux solaires.
Tato a affronté le gros temps et attendu le moment idéal pour dire « je n’en peux plus ». C’est une pièce en inox qui s’est cassée en deux de fatigue. Encore 6 heures de travail et le voilà rétabli et encore trois fois plus costaud.
Cette journée ne compte pas : elle est trop vite passée. Et nous continuons à bien avancer. Le point du jour 12°56 N et53°20 W avec 140Mn parcourus. Fuzz, l’ordinateur, nous parle d’une arrivée dans 2 ou 3 jours ! Il y a 4 jours, à mi chemin, j’en voyais l’échéance fort lointaine et la voilà maintenant presque précipitée : et mon bain dans l’Atlantique ???
Nuit de pleine lune.
Dimanche 20 Mars 15ème jour
Je me lève la première dans un calme plat, Plat. L’Atlantique m’aurait il entendue ? Il nous freine « brutalement » dans notre élan à 300 Mn de notre destination et nous invite au bain.
« Voilà, vous y êtes, profitez-en ! » nous dit l’Atlantique !
Nous nous regardons, perplexes d’un tel virement de situation.
A l’eau tous les calculs, « 6 jours, 10 jours… » nous dit maintenant Fuzz… Il n’y a effectivement plus qu’à nager. Quel délice, quelle douceur, quelle limpidité…
Une eau de cristal qui à force de transparence de ses 4 000 m. d’épaisseur se montre d’un bleu lumineux, clair, bleu des glaces du grand Sud… bleu à 26° sans impuretés.
Le soir, une brise. Bilan du jour 72 Mn Position 13,40 N 54,53 W.
Nous constations une anomalie d’un panneau solaire et un début de couture qui s’ouvre dans l’artimon. Rien ne presse, le vent n’existe plus, le temps non plus.
Lundi 21 Mars 16ème jour
L’air ne bouge plus, il ne transporte pas même les ondes d’une radio qui reste muette sans voix. Dans ce calme olympien, j’abaisse l’artimon et passe la matinée à le répare. Veit est aux panneaux solaires.
Fin de l’ouvrage ; je croque une pomme sur le pont avant de me jeter à nouveau à l’eau. Je croque et je me laisse glisser sur une surface sans ride. Glisser comme un poisson en fuite dont on observe pourtant aucun mouvement notable. Veit voit s’afficher 5 nœuds sur l’ordinateur et croit à un dérèglement instrumental. Il est 5 h temps universel; dans la minute, la surface de l’eau se ride ; une forte brise vient de se lever du nord ! Nous voilà donc repartis au galop mais entre temps, dans ce temps hors du temps, nous avons tous deux perdu la notion des jours qui nous séparent de l’arrivée. Qu’importe.
Dans le feu du mouvement et les derniers rougeoiements du soleil, une dorade engloutit notre hameçon jusqu’aux branchies. Elle est morte avant que nous la ramenions à bord. Elle n’est pas loin de faire ma taille et curieusement, garde longtemps les couleurs de sa robe magnifique dorée aux points bleu céleste.
Le temps d’en découper des morceaux à partager entre sushi, réfrigérateur et séchage, le ciel étoilé est devenu d’un noir d’encre, le vent a forci et voilà que vient la pluie qui se met de la partie.
Le point, toujours à 18 h UTC était de 57 Mn par 13°26 N et 54°45 W.
Mardi 22 Mars 17ème jour
Pour nous : « averses éparses ». Dans 6 zones du nord, alerte et fort coup de vent. C’est un véritable chassé croisé dans le ciel, entre les nuages de basse altitude, cotons gris filant vers le sud-ouest et ceux d’altitude, tissés, drapés blancs, aspirés vers le N.E. Toute la nuit, les vents ont été très variables pour finalement se rétablir en alizés stables. Deux navires en vue cette nuit, alors qu’il n’en était rien depuis cinq jours.
Si la nuit fût agitée, la journée fût calme, et la soirée davantage car le vent nous lâche un peu. Ceux qui se sont agités aujourd’hui, ce sont les poissons volants, des petits par milliers, effrayés par notre étrave : on aurait dit des vols de criquets, soulevés par les pas dans les champs, les jours de printemps !
Nous avons retrouvé une bonne moyenne sur 24 h. 140 Mn. et sommes à 23°44 N et 57°53 W. Les dernières heures, le vent a molli, qu’importe lorsque nous arriverons, mais d’un coup, cet après midi, de peur que la fin de ce périple ne s’approche, je me suis dépêchée de terminer mon livre, brusquement ; je ne voulais plus le lire doucement, au rythme où l’auteur en écrit les mots, ne m’importait plus que le contenu pour être à nouveau sans autre occupation que celle d’Etre avec la mer pour le reste de notre voyage.
Mercredi 23 Mars 18ème jour
Après une nuit peu venteuse, mais noire, très noire, où la lune n’a pas réussi à émettre un brin de lumière entre les différents grains, voilà que le vent vient de se renforcer légèrement. Nous venons de monter à nouveau la grand voile. Moemoea n’a qu’un doux mouvement de balan.
Je suis sur la terrasse, à l’ombre des nuages et dans la brise. Voilà que je capte, que je m’enivre d’un moment d’éternité devant l’immensité qui de tout temps a été : bleu de la mer, blanc des moutons sous le bleu du ciel, et blanc des nuages. Un jour sur la planète… depuis que les océans existent. Etre le témoin, en être un témoin de plus, c’est pour ça que je suis là.
Quand techniquement tout est en place, le gréement, le cap, l’horizon libre, alors le regard change, il devient celui du voyageur, celui du peintre, celui de l’enfant, il devient aimanté et la conscience intemporelle.
Retour au temporel : des dauphins nous accompagnent, le temps d’un instant.
Retour à la technique, le vit-de-mulet de l’artimon cède de fatigue et des flap-flap de la pétole de cette nuit. Qu’importe, nous n’en avons pas besoin pour arriver.
Pétole et averses ; nuit fragmentée… comme les deux précédentes. Nous dormons à tour de rôle pour être aux aguets cette nuit.
Le point de 18 h UTC : 14°09 N 59,47 W et 114 Mn restants