Après un hivers tranquille dans le ventre de Moemoea qui lui, dehors, luttait dans les tempètes successives entre vent et marées à notre mouillage, le rythme du temps s'est envolé!
Nous sommes allé tous les deux travailler dans les Alpes, retrouvant le milieu et la profession avec joie. Veit en tant que guide avait des engagements tant en France qu'en Suisse ou en Autriche; quant à moi, j'étais heureuse de pouvoir m'incorporer pour travailler en tant que renfort avec la compagnie des guides de Chamonix,
Pouis nous étions en octobre de retour sur notre ketch pour pour suivre notre périplede Sancti-Petri ( 20 km au sud de Cadix) vers Madère...
Santi-Petri
Octobre 2010
Philippe et Nathalie sont rentrés dans le port-estuaire de Santi Piétri le samedi 16 alors que nous étions à Seville pour le week- end. A Seville ? Notre week-end d’adieu avec principalement Manolo venu de Melilla avant que nos futures rencontres ne deviennent pour lui un véritable voyage; et Mar (Maria del mar) qui était de notre équipage l’an dernier entre Cap de l’eau et Santi-Pietri et cette année voit ses chances d’être à notre bord réduites… à… 1%. (question de finances de l’Education Nationale semble-t-il). Tous deux nous raccompagnent à la gare. Dire au revoir à Mar sur le quai a un goût d’amertume; quant à Manolo, je le vois en réminiscence nous adressant de grands signes du bout de la digue d’Al-Hoceima, lui s’effaçant dans la brume, nous, nous éloignant sur les flots…
…
2 heures plus tard, à Santi Pietri, c’est Philippe qui vient nous chercher au quai pour nous ramener à bord. Avec Sayaha et Moemoea au même mouillage, c’est une autre boucle qui se ferme (car les deux lignes se croisent à nouveau). Il y a six ans les deux voiliers étions voisins et Philippe nous présentait Moemoea qui était à vendre… Nous avons donc en commun le même port de départ.
La Météo commence à parler d’un vent d’est pour la fin de la semaine. Le départ s’annonce imminent (5 jours quand même). Heureusement nos amis nous arrachent momentanément de nos travaux pour aller marcher encore une fois sur la plage… sinon, en aurions-nous pris le temps? Veït est à bord depuis trois semaines et moi depuis 5 jours. Nous avions abandonné le lieu tout l’été pour retrouver avec bonheur nos professions de guide de montagne et moyenne montagne. Même si Moemoea est opérationnel, naviguer implique de terminer tout ce qui est en cours, tout ranger, ne rien poser mais tout accrocher, penser au détail qui permet de basculer dans l’efficacité et non dans l’encombrement, réussir et réinstaller poulies, bouts, riz, écoutes, Tato… Pour cette traversée, l’énergie ne devrait plus être un problème à bord. La révolution des leds rend la part éclairage presque insignifiante et permet d’utiliser toute l’énergie disponible pour les instruments qui sont essentiellement cartes électroniques, GPS et radar. Et surtout, nous sommes maintenant équipés d’une éolienne en plus des panneaux solaires, relais indispensable pour les jours gris.
Avant-hier arrivait Kike
Hier, nous remplissions à bloc les réservoirs et bidons d’eau douce à l’aide du Kayamaran, revenions d’un grand marché de fruits et légumes frais nous arrêtions encore une fois chez le marchand d’hameçons et de leurres. Ce matin nous rangions les bicyclettes dans la penderie, rangions la penderie dans les coffres, rangions les coffres pour mieux les remplir… par le mystère de la nécessité du rangement, tout disparait - un peu comme dans déménagement, on fait place plus nette - place nette est faite. Et puis nous avions recueilli une superbe racine apportée par une tempête d’hiver : elle est partie ce matin pour le jardin d’un ami.
Dernier contact avec la météo internet: le départ est confirmé pour tout à l’heure. Marée haute de l’après midi : 4 heures, ce sera donc notre de départ vers Madère avec un vent d’est qui devrait se maintenir les jours prochains avec des heures calmes entre mercredi et jeudi, et le retour d’un vent modéré vendredi…pour autant que l’on puisse anticiper maintenant…
Nous sommes dimanche 24 Octobre, 4 heures. Je suis encore à bricoler à l’intérieur (pour tout caler) quand je réalise que Kike a déjà rejeté les amarres du corps mort à l’eau. Ca y est, nous faisons route. Veït à la barre emprunte le canal de sortie. De part et d’autre, comme une haie d’honneur, je salue intérieurement au passage tous les voiliers au mouillage. C’est aussi et surtout un au revoir précipité aux dunes, aux oiseaux, à leur chant dans la nuit, au calme que ce lieu m’a permis de retrouver, de vivre, de peindre
Peu de temps pour s’émouvoir, le temps est à l’action. Philippe et Nathalie sont dans notre sillage. Nous slalomons aisément cette fois ci entre les balises qui nous tracent le chemin vers la haute mer. Grand voile, foc et artimon retrouvent leur chemin vers le haut du mât. Il est déjà 6 heures quand nous finissons toutes les manœuvres laissant Moemoea chevaucher les vagues de l’Atlantique.
A part trois mots jetés sur des brouillons tombés sous la main, je n’ai rien écrit durant la traversée : les conditions ne s’y prêtaient pas…
10 jours pour traverser et quelques autres pour reprendre pied, mais pas à Madère, sinon à Las Palmas de Gran Canarias… 10 jours pour vivre les extrêmes, pétole (calme plat) et tempête. Mais je vais tâcher de reprendre les choses dans l’ordre.
Ce soir du dimanche 24 Octobre, le soleil rouge disparait sous un horizon parfaitement dégagé : je guette, mais sous ces latitudes, pas de rayon vert. Moemoea avance bon train sur une mer un peu déformée par l’écho des côtes et des caps. Du 6 nœuds par vent 4, 5 Beaufort, mais très vite, l’écart avec Sahaya se creuse, tant en vitesse qu’en angle de route. Nos amis remontent beaucoup mieux au vent et prennent une route plein W. Pour nous c’est W S W. Nous sommes en contact radio cette nuit, mais ce sera notre dernier échange avant la côte. Mais tout va bien. Kike est malade, moi je fais face, Veït va très bien. Veït et moi nous partageons les quarts cette nuit. Nuit un peu stressante car les tankers, les ferries, les goélettes affluent de toute part dans la proximité de Gibraltar. Nous croisons la route du détroit et nous devons nous méfier de ceux qui n’apparaissent pas sur le radar. Heureusement la pleine lune nous permet de distinguer à temps la silhouette d’un 3 mâts.
Lundi - la journée passe très vite. Pour Kike aussi qui dort et doit s’amariner. Personnellement, dehors, ça va, mais à l’intérieur, c’est Veït qui assure toute la logistique, tant repas que navigation car si je rentre, ce n’est que pour me jeter sur ma couchette; Moemoea chevauche l’océan à 6 nœuds, tato travaille pour nous tous, barrant à notre place et plus fièrement que nous. Déjà le soleil tombe, nous recevons son dernier rayon à travers un trou de nuage et accueillons au passage la visite de trois grands dauphins noirs.
Cette nuit, nous partageons les quarts à trois. Tato et le radar font leur part , nous supervisons, observant l’horizon, la nuit, le compas. Un nuage se déchire et le Cygne se déploie de toutes ses ailes. Puis Pégaze apparait. Puis je laisse la place.
A mon réveil il fait jour et Veït est à la barre. « Tato est cassé » dit-il pour toute explication. Autre constatation, le vent n’est plus de la partie, il fait beau, la mer est plate et les voiles disent « flip » et les voiles disent « flop »…
Puisqu’il en est ainsi, autant en prendre son parti. Cet hiver, une des préoccupations principales de Vëit était de trouver un système qui nous permettrait de souder à bord en mer. Pour un bateau en acier, cela donne une autonomie de réparation énorme. Après nombre d’heures d’investigation et de solutions en tout genre, nous optons une plutôt simple, un convertisseur de 12 V en 220 V d’une capacité de 3000 W. Ainsi, pas de problème de masse, pas besoin de changer de poste de soudure, et il suffit que les batteries soient pleines, de vent ou de soleil.
Aujourd’hui est journée de petole calme plat au soleil. Veït son poste, s’installe à l’arrière et répare Tato. Mais nous devons continuer de nous relayer à la barre car il n’y a pas assez de vent pour notre régulateur d’allure (tato). Nous voguons N.W.à deux nœuds toute la journée. Aucun animal marin, mais j’ai noté le passage d’un rouge-gorge, d’un rossignol et d’une bergeronnette ce jour là!
Une nuit, un jour, une autre nuit à la barre et sans vent. Nous nous mettons à pêcher. D’abord, réorganiser le matériel - enfin nous en avons le temps ! Heureusement la tortue et le grand dauphin solitaire n’y font pas cas.
Jeudi 28 - Grand soleil et vent dans le nez. L’ouest nous est refusé. Nous tentons d’aller au Sud mais notre route est emprunte d’un zeste d’Est. Nous le voyons dans le sillage que nous dessinons complètement à l’oblique par rapport à l’axe de notre bateau. Notre prochain point rapporté sur la carte le confirme. Nous attendons avec impatience la météo de vendredi 11 h 30 UTC (comme chaque jour) pour prendre une décision du cap à suivre car cette nuit les vents étaient toujours tournants, changeants, et nous envisageons toutes les possibilités de destination prochaine autre que Madère. Kike qui a pris le premier quart nous réveille avec raison. Le compas est toujours bien orienté mais les voiles sont gentiment gonflées à l’envers !
Ce matin, je m’assieds pour la première fois devant la table à carte pour écrire le point. Puis vient enfin la météo RFI ? Des précisions des prochaines 24 h. sur tout l’Atlantique : le vent revient mais du Nord Ouest. Alors adieu Madère, nous allons aux Canaries (300 milles au sud). Je suis à l’avant fascinée par (200 milles à l’Est) le bruit des vagues sur l’étrave, leur glisse roule, frappée, rythmée sur la coque ronflant dehors, résonnant dedans. Pendant que Moemoea chevauche sur une belle houle d’océan, m’atteint l’odeur humainement réconfortante d’une bonne cuisine au milieu de ce désert de flots.
Samedi, nous poursuivons notre route bon train, projetant déjà et enfin notre arrivée sur Gracina entre dimanche et lundi.
Dimanche 11 h 30 UTC ; RFI Radio : Zone Madère, Canaries, vents inférieurs à force 7 » Nous voilà bien sortis de la petole. La mer gonfle, le gros temps n’est pas encore là mais nous nous y préparons. Le génois retrouve son sac et j’installe deux focs, l’un de route, l’autre de tempête sur les étais. Nous prenons aussi un ris dans la grand voile comme dans l’Artimon. Ceci étant, nous continuons sereinement sur notre cap nous préoccupant à nouveau d’une potentielle bonne pêche tirant à nouveau notre matériel révisé à l’eau. Je rentre la ligne pour réviser l’état du leurre. Ca tire, mais dans cette mer, c’est normal…. Mais non…nous avons bien notre repas au bout du fil ! Une dorade coryphène de taille très acceptable pour…
Vient la nuit. Je suis du premier quart, entre 9 h et minuit. Je vois les fronts de nuages défiler. Nous rattraper, nous envelopper dans leur obscurité, nous dépasser en nous rendant pour un instant à la lumière des étoiles dans une accélération de vent temporaire. Veït vient pour la relève. Nous observons ensemble les éléments. Maintenant ça ne fait que s’intensifier. Tato continue son travail pendant que nous, sur le pont, prenons un ris de plus dans la grand voile… ne reste plus qu’à l’étarquer… un dernier tour de manivelle… KracKKKKK…. Une couture en haut se déchire ! Plus qu’à l’affaler et recoudre. Recoudre, j’ai l’aiguille à la main, mais y pense à deux fois puis propose une autre solution qui me semble plus adéquate: sortir la grand voile des grandes latitudes, c’est-à-dire petite , neuve et costaude. La solution est aussitôt adoptée et la manœuvre se fait bien alors que mer et vent continuent d’augmenter. Depuis le début de l’’Action’ je n’ai plus trace de mal de mer, l’énergie est capturée pour faire face. Quant à Kike qui était très bien, rejette le poisson par-dessus bord.
2 H du matin, je les laisse tous les deux et m’affale dans la grand-voile en vrac au milieu de bateau : un vrai nid douillet dans le cockpit.
Quand je ressors au grand jour, la mer est très très grosse, et l’horizon au dessus des panneaux solaires… A Veït d’aller dormir, tato tient toujours le cap et Kike, toujours allongé dehors est bien malade. En fait je dois insister pour que Veït aille se reposer. Outre le tour du pont, les réglages que lui voit mieux que nous autres, il reste encore un moment sur la table à cartes et revient encore observer la mer…« Veït, va dormir ! »
Il est vrai que cette mer est un spectacle à chaque vague renouvelée avec son paquet émotionnel qui vous tient en alerte dans ses creux comme dans ses crêtes et ses déferlements…. Juste avant de déferler, la crête prend une couleur transparente et lumineuse bleu turquoise des mers du Sud. Dans ces vagues, je reconnais à s’y méprendre celle d…. Je n’ai aucun mal à personnifier chacune d’elles et à voir dans leur ensemble une chevauchée immense….. Courir….courir, et nous, nous freinons des quatre fers….
Dimanche, 11h30 UTC, météo RFI mêmes coordonnées de l’anticyclone, mêmes effets, mêmes prévisions. Pas d’amélioration à attendre de ce côté-là. Kiki, plus littéraire a une autre idée. Enervé contre la tempête, il va chercher la tête de la dorade et dans un discours solennel et un geste de même, il rend à Neptune ce qui est à Neptune, mais Eole reste fâché. La journée passe sous la gouverne de Tato et notre vigilance. Puis Kike prend le premier quart, moi le second et Tato casse. Veït prend la relève.
Le jour est là quand je sors de ma voile. Veït barre toujours sereinement. Moi, je suis inquiète car Kike a trop peu d’expérience pour prendre la relève et moi je ne suis pas capable de prendre le gouvernail ; d’une part je suis impressionnée par mon environnement, et beaucoup plus rationnellement, je n’ai pas l’envergure qui me permet de m’accrocher ferme dans le cockpit tout en barrant. Il faut absolument trouver une solution et pour le moment je ne l’ai pas, je retourne dans ma voile pour chercher conseil.
Quand je ressors, c’est Vëit qui a une idée. Je prends la barre, tandis que lui, installe un bout selon une certaine géométrie. Tendue à fond par un « mouflage » la chose est faite, le cockpit est rendu à ma taille, à moi de jouer. Les vagues nous amènent droit sur Tenerife et nous avons encore des milles devant nous. Les menus du jour sont les barres de céréales.
Moemoëa chevauche les montagnes et à tout de rôle nous accompagnons la barre franche dans de grands latéraux….tant que l’on voit venir la vague. Quand vient la nuit, nous nous fions au compas mais ni Veït ni moi ne tenons longtemps à fixer ce point rouge. Nous fatiguons vite, les yeux piquent. Alors Veït affale tout sauf un tout petit foc tout à l’avant ; il se rappelle ce que les l’ancien propriétaire nous disait « par gros temps, un mouchoir de poche à l’avant, et tu vas dormir; Moemoëa sait très bien se comporter dans la houle ». Il n’y a pas meilleur moment pour essayer, si ce n’était »plus tôt » car MoeMoëa suit alors exactement le même cap, sans risque d’erreur et sans rien demander à personne…dans ces conditions, encore mieux que Tato. Nous restons à observer, contente que ça fonctionne sui bien comme ça; Bientôt nous abandonnons tous les deux le cockpit, fermons tout et allons tous les deux dormir. Il y a encore quelqu’un qui veille c’est le radar. De mon nid de toile, c’est à moi de réagir si son alarme se déclenche. Il sonne. J4ouvre la trappe. Un bâtiment de taille moyenne vient de croiser notre route par l’arrière à moins d’un demi-mille ! Tant mieux, il est déjà passé, plus de crainte à avoir de lui. Je pense alors que notre VHF est éteinte ; peut-être a-t-il essayé de nous contacter? Je l’allume et me rendors.
Nous nous réveillons tous reposés ce matin même si la tempête sévit toujours dehors - et dedans aussi -
Mardi 11h 30 UTC Radio RFI. Force 5 - 6 pour notre secteur. Même si notre tempête a plutôt l’allure d’une force 8 bien établi depuis deux jours, ça va s’arranger; nous avons déjà remis un peu de toile. Veït consulte notre documentation « Puerto de la Luz de Gran Canarias : entrée sans problème quelque soient les conditions » Parfait, nous obliquons plein Sud. En fin d’après midi, nous apercevons l’île. Le vent est redevenu raisonnable et les vagues ne déferlent plus. Quand on croit y être, le temps se fait plus long, l’approche semble interminable car on ne donne plus le temps au temps et outre l’impatience soudaine, les lumières d’une « grande » ville sont trompeuses. Il est 4 H. du matin du Ier mercredi de Novembre lorsque nous jetons l’ancre devant une petite plage de Las Palmas.