1er Janvier 2013 : Nous avons invité des amis à passer ce jour en robinsons sur l’île Grenadine. Notre but était aussi d’y allumer un grand feu pour y faire fondre deux grosses barres de plomb. Depuis 6 ans dans notre cargaison, elles attendaient ce jour pour être converties en poids qui nous sera utile pour sécuriser notre mouillage par temps de houle. Tout est prêt, une grosse bouteille de gaz coupée en deux ; une petit, décalottée, pour recevoir le métal fondu ; un autre moule et deux poignées en câble… Notre « petite » bouteille bleue pèse maintenant 30 Kg, et le « petit » plomb, 20Kg… Une autre chose est enfin retournée dans sa phase utile… en plus d’une bonne journée partagée. Nous quittons notre banc de sable blanc avec l’arrivée des moustiques. Moemoea n’est qu’à cinquante mètres de là mais les moustiques n’y vont pas.
Nous entamons l’année…
Veit arrive à ses fins en réparant le moteur 9.9cv qui attendait lui aussi son moment depuis qu’il a été jeté dans le gasoil après notre accident salé de 2006. Pour lui aussi le temps est venu ! Deux grosses motivations à cela : Avec l’arrivée de Dominique, nous serons 3 à bord et les kayaks ne suffisent pas ; nous comptons sur lui pour nous emmener plus loin en mer vers des lieux de plongée en apnée et chasse sous-marine. Tobago, notre destination de cette année en est le but.
Je répare l’artimon et poursuis mes travaux de grosse couture.
1ere manœuvre au lever du jour ; nous devons abriter Moemoea dans le trou à cyclone : des vents de 30 nœuds sont annoncés pour ce week-end !
Ici, les rafales sont dures et soudaines au milieu du calme de notre abri. Veit vient de donner au câble de la sonde du sondeur un nouveau trajet plus éloigné du moteur pour tenter d’éviter les interférences qui la rendent depuis longtemps folle et non fiable. Ceci étant fait, il observe maintenant le sondeur et constate qu’il perd encore la tête, mais seulement à chaque rafale ! Ce ne serait donc pas le moteur mais les câbles de l’éolienne, pourtant sont loin, qui le dérange ! Enfin, nous savons ! Arrêter donc l’éolienne quand le sondeur est de nécessité.
Autre nouvel élément de navigation qui va bien nous aider à sortir de notre lagon : nous installons l’écran d’un vieil ordinateur de bureau de telle sorte que l’on puisse le voir et le commander en étant à la barre. Nous aurons donc presque sous les yeux la carte marine en pilotant. Notre trace d’entrée étant enregistrée, nous devrions pouvoir la suivre tranquillement à « rebrousse-poil » !
Ceci est la dernière note apportée à tous nos travaux depuis presque deux mois pour partir bien préparés vers Tobago. Nous pouvons aller chercher ma tente Dominique et profiter enfin de notre environnement.
Lundi 7 : 17h 30 Arrivée de Dominique sur le sol martiniquais par une chaleur acceptable plutôt nuageuse et ventée
19h, Bienvenue à bord ! Il fait nuit depuis une heure, Dominique découvrira son nouveau décor demain.
En guise d’acclimatation tropicale, nous partons en voiture vers le Nord pour marcher depuis ‘Grand Rivière’ vers ‘Le Prêcheur’. Entre ces deux points, la route du tour de l’île est interrompue ; elle ne passe pas ; c’est un sentier à travers la forêt à flan de falaise à l’aplomb de la mer qui relie les deux bouts. Découvrir ce coin de l’île est aujourd’hui notre but. Nous cueillons quelques oranges au passage qui, oh, déception, ne sont pas amères. Sur le sentier, un grands Bernard-l’ermite solitaire ; pour la première fois, j’entends un son sortir de la carapace, ronfler, ou gronder..., l’ermite n’est pas content d’être dérangé ! Bain dans la rivière : de l’eau douce en quantité, quelle générosité, quel luxe !
Au retour nous trouvons le ponton envasé et notre annexe, là bas, au beau milieu de la vase ; enfin, c’est bien naturel, c’est marée basse et nous n’avons pas compté avec les soixante centimètres de marnage. Nous voilà à tirer notre embarcation, j’ai mal au ventre pour elle dont la toile de quille est déjà bien poreuse… Ambiance marécageuse, grise et boueuse. Nous quittons cet endroit un peu lugubre de nuit, pour, en pleine eau, face à la lune, et à ses reflets sur les crêtes des vaguelettes du lagon, rejoindre à la pagaie le bord de notre Moe.
Les prévisions météo pour Vendredi : la force et la direction du vent N.O. faiblissant à 20 nœuds (et davantage les jours suivants) nous seront favorables… Quant à la houle, elle n’aura pas eu le temps de beaucoup retomber… donc bon vent et mauvaise mer ! Mais si l’on attend, viendra s’ajouter une houle croisée du Nord… Si la vue du bulletin nous fait un peu reculer, Dominique et moi, pour Veit, la question est claire, tout est bien puisque le Vent et bon !
Veille de départ : Dominique et moi recousons le taud arrière pendant que Veit installe une prolongation à la barre du gouvernail de façon à ce que je puisse barrer et voir devant…
Le soir, nous sortons nos focs et génois et en révisons les mousquetons.
A partir de maintenant, ce qui n’a pas été fait attendra un moment !
Je me mets à la radio et reçois, grâce à l’antenne que nous avons fabriquée et installée ces dernières semaines, un fax suffisamment lisible aux flèches toutes orientées bien N.E. sur l’Atlantique antillais… Nous ne recevons pas le bulletin météo VHF quotidien ici, pour être trop bien abrités mais qu’importe : ce n’est qu’un bulletin côtier qui m’aurait sûrement fait plutôt peur annonçant des hauteurs de creux impressionnants côté Atlantique (nous l’avons su heureusement qu’après) ! Nous partons à 1h, avec la marée haute, après un encas rapidement avalé, et après une cours contre la montre pour boucler toutes les opérations indispensables de rangement et d’arrimage des bâches, des tauds, des voiles, des kayaks, du Zodiac, du jardin (une caisse avec quelques plantes qui voyagent avec nous). J’installe Bernard dans la salle de bain. Bernard, l’Hermite, je l’ai, par égoïsme, capturé et ramené à bord il y a quelques jours. Je regrette maintenant de lui infliger un tel voyage, mais n’ai plus les moyens de lui faire regagner son île à quelques brassées d’ici…
Les moteurs sont en marche, les deux ancres levées, nous nous dirigeons vers cette grande barre d’écume blanche, juste en un point interrompue : la passe.
Je suis dans les haubans pour mieux visualiser le passage et dès le 1er récif passé, rejoins Veit et Dominique dans le cockpit. Les creux dans la passe cabrent Moemoea pour ensuite plonger son bout dehors dans la vague. La série est courte mais impressionnante.
Un autre récif corallien, immergé, parallèle au premier nous protège encore de la houle directe de l’Atlantique. Nous naviguons entre les deux, reprenant fidèlement notre trace d’entrée. Rochers et bancs de sable écument aujourd’hui. La composante Nord du vent nous permet de hisser déjà les voiles et faire route avec le vent ce qui rend la navigation plus douce, mais la mer est grosse. Ces conditions ne nous permettent pas d’utiliser Tato, notre régulateur d’allure pour barrer à notre place, nous devons y être. Ma pauvre tante Dominique, trop impressionnée et remuée par ces montagnes de mer a déjà rejoint le point le plus docile du ventre de Moemoea : un matelas au milieu du couloir central. Nous sommes sortis avec deux ris dans l’artimon, deux ris dans la grand voile et un petit foc. Veit est le seul à pouvoir rentrer et consulter la carte électronique, faire le point ou faire bouillir de l’eau. C’est aussi lui qui prend et étarque les ris. Si bien que cette nuit là comme le jour suivant je barre beaucoup pendant que Veit est souvent à la manœuvre. D’autant que ce second jour fut assez curieux et désagréable : de 5 h du matin jusqu’à 4 heures de l’après midi, beaucoup de grains se sont succédés nous coupant du régime des alizés. Ils nous plongeaient dans une zone vide de vent nous incitant à allumer le moteur plutôt que de se sentir pur bouchon sur cette grosse mer. Puis nous atteignaient les rafales du front avec ou sans pluie, et enfin s’établit pour quelques instants un vent convenable avant que le cycle ne recommence.
« Derrière » le grain de 4 h. p.m., l’horizon est clair. Les « 5 Beaufort » nous tirent sur une mer qui s’est assagie, une mer grise et brillante comme le reflet d’une bonite. Nous installons Tato et jusqu’au lendemain, nous ne prenons nos tours de garde que pour surveiller l’horizon et le cap : de quoi bien récupérer.
La météo prise il y a maintenant 58 heures indiquait que Dimanche serait le jour le plus calme de la mer comme du vent. Pour lundi est prévu plus de vent et surtout l’arrivée de la houle du Nord sur Tobago. Le point GPS sur la carte électronique, en début de nuit, nous indique que nous ne nous sommes déplacés de tout l’après-midi que vers l’Est, en crabe ! Nous avons un bon courant dans le nez, un ami nous en a parlé :
« Il vous faut un bon vent pour arriver, sinon vous reculez, il passe par là un fort courant qui remonte la côte du Brésil et poursuit vers le Nord »
Nous redémarrons le moteur pour faire route et attendons que le vent suffisant revienne. La nuit risque d’être longue car Tato ne peux pas nous aider quand le moteur est en route…
Ce soir enfin nous mangeons de nouveau avec appétit, enfin presque pour Dominique, alors que Veit ne l’a jamais perdu ! De nouveau, nous nous relayons à la barre. C’est mon deuxième quart. Le vent est revenu, Veit me réveille à 4 h du matin et me donne le cap à suivre, pile Sud maintenant. C’est mon plus beau cadeau de cette navigation : je pointe mon étrave, droit sur la pointe de diamant de ma chère Croix du Sud. Bientôt je dois lui préférer Proxima du Centaure pour garder mon cap. Puis je participe au lever de Vénus qui s’estompe au lever du soleil… Nous sommes lundi, et avec lui la houle du Nord arrive !
Nous sommes encore à 10 miles de notre île. Nous apercevons même notre baie mais les vagues se dressent entre elle et nous…Je laisse la barre à Veit qui se réveille : à mon tour de dormir
Quand j’ouvre les yeux ; il ne reste plus que deux ou trois miles à parcourir. Je suis très impressionnée par mon nouvel environnement, nous sommes à nouveau dans une mer très dure. Heureusement, le vent ne nous a plus lâchés. Devant moi : Tobago. L’île. Une montagne verte aux dents blanches. A bâbord des contreforts rocheux, des îlots assaillis par ces montagnes d’eau qui s’y fracassent de plein fouet. La vapeur d’écume dessine des rayons de soleil dans ses pans de falaises entre ombre et lumière. Il est bon de savoir que cette pointe est un abri. Un abri sûr.
Nous passons la pointe, découvrons peu à peu le petit village de Charlotte ville au fond de sa baie. Le vent se calme au fur et à mesure que nous y pénétrons, la mer devient ronde ; lisse et ronde de houle longue. Il est temps d’affaler les voiles. Beaucoup de mâts au mouillage : nous comptons une quinzaine de voiliers. Après un petit tour de reconnaissance, nous jetons l’ancre en ligne arrière à 10h 10 locale.
Lundi le 14 Janvier, 10h10 a.m. local
La houle vient semble-t-il tout juste de rentrer dans la baie : un catamaran se réveille dans les nouveaux rouleaux du bord de plage… nous trouvions l’équipage courageux, voire téméraire, voilà qu’ils bougent pour s’en éloigner !
Veit jette son kayak à l’eau pour présenter Moemoea à l’immigration. Il revient vite mission non accomplie : nous devons tous nous présenter au bureau. Après le déjeuner donc, et surtout il nous faut dès maintenant mettre le zodiac à l’eau.
L’arrivée à terre est une autre épreuve pour ma tante qui n’a pas vu venir le rouleau qui se préparait derrière le Zodiac et qui l’a renversée en arrière. Cette autre émotion passée, nous nous présentons tous, mouillés -et quelque peu dessalés grâce aux douches à l’entrée du bâtiment des douanes, mais pour qui ?-, dans ce petit bureau tout blanc où rien ne semble se passer, si ce n’est une télé qui s’agite. Un comptoir haut et lisse de tout objet laisse imaginer qu’une personne peut y être cachée… En effet, l’officier en surgit, jeune et haut, basané et bien mis, aux longs doigts de bureaucrate. Nous sommes tous là, alors qu’il n’y a de travail pour qu’un, le capitaine, qui rempli un à un patiemment les papiers… Alors Dominique et moi assistons et observons… nous constatons ensemble l’immensité du bâtiment vide et le tout fort bien climatisé. Passage à la police pour payer nos droits d’entrée en « titi ». Tobago et Trinidad, T et T ; en anglait T and T, TT se prononce « titi ». C’est le nom de la monnaie locale ‘Titi dollars’
Petit tour dans les rues de Charlotte ville à l’habitat simple au milieu de jardins tropicaux colorés, crotons et manguiers, mais pas de fleurs ni orchidées. La rue principale est bordée de plein de petites échoppes charmantes et amicales ; elles sont faites de contreplaqué en peint artistiquement en façade à l’effigie du contenu des marchandises
En mettant pied sur Tobago ou Trinidad, c’est arriver sur une terre du continent Sud-américain qui est désolidarisée de celui-ci. Nous avons donc quitté l’arc antillais. De Trinidad, nous réalisons que le Venezuela n’est qu’à 7 milles de là ! (détroit de moins de14km)
Journée découverte de la « capitale ». Pour quelques ‘titi’ nous partons pour la capitale locale de Tobago, Scarborough. 1 h 30 de petite route beaucoup plus montagneuse que côtière, même si l’on ne quitte jamais l’océan des yeux. 1ère escale, la banque pour retirer de la monnaie locale ; des T.T.
En 20 minutes à pied, on peut traverser cette petite ville de part en part, aux multiples petits commerces d’alimentation et de mode, aux mannequins sans tête mais à la poitrine proéminente, et bien habillée.
« Ville » est synonyme de « bruit » mais encore plus en cette dernière semaine de campagne électorale pour Tobago ; des camions avec gros générateur et une vingtaine d’emplis empilés arpentent les rues… Votre imagination ne peut pas imaginer l’ampleur de tohu-bohu…
Retour dans notre petit village de province oublié de 21eme siècle ( non, il n’y a plus de timbre, peut-être la semaine prochaine …) :
Nous continuons à échapper à la houle en visitant la terre. Petite excursion d’après-midi sur la crête qui ferme notre baie et se poursuit vers l’Est… de quoi avoir déjà une petite idée de la densité de la végétation : quelques sentiers marrons plus faciles à suivre à la machette.
Aujourd’hui, nous aurions espéré une sortie ‘mer’ un peu plus ludique…
Partis avec le Zodiac et les combis de chasse vers l’autre côté de la baie, nous en sommes revenus sans nous poser à une plage, sans nous mettre à l’eau. La houle en face roule et tape encore fort empêchant un atterrissage. La mer est encore toute brassée et la visibilité encore nulle là bas comme ici. Si la houle nous empêche de mettre pied sur notre plage convoitée, la couleur de l’eau ne nous incite en rien à jeter le grappin pour la rejoindre à la nage ou se mettre à chasser. Ultime ressource, retour sur Moemoea, et pour le repas de midi : une carangue de celles qui ont élu domicile sous notre coque. Le chemin ne peut être plus court entre la prise et la poêle.
C’est bientôt le départ de Dominique. Cet Après midi à l’Office du Tourisme de Charlotte ville, une femme bien en chair nous explique d’un air que l’on pourrait finalement prendre pour bourru, de derrière son bureau, la bas, loin derrière le comptoir, qu’aucune voiture de location n’est disponible en ce temps des élections et que Dimanche, le premier bus sera-t-il le meilleur car peut être n’y en aura-t-il pas d’autres et de toute façon la circulation sur l’île l’après midi sera impossible…
Dernier jour donc pour Dominique demain avec nous à Charlotte ville. Pour pouvoir en profiter pleinement, nous allons maintenant même à l’immigration, déclarer qu’un membre de l’équipage quitte le bord : il faut montrer patte blanche et inventer mille justificatifs pour obtenir le papier maintenant alors que le vol n’est que pour dans 48h. Enfin sortis, nous retournons armées de sacs sous un manguier que nous avions déjà repéré pour une bonne récolte même à cette époque.
Dernière semaine de janvier
Le roulis qui nous réveillait chacune de nos nuits depuis notre arrivée dans cette baie s’est enfin calmé. La mer a retrouvé une couleur transparente en surface et oscille entre 8 et 12 m de visibilité moyenne, mais nous n’en sommes pas moins revenus enthousiasmés de nos sorties chasse/apnée. Tant de vie ; tant de vie, tant de poissons, de coraux, de couleurs. Chaque descente est un émerveillement, même si l’eau est un peu verte, nous sortons quand j’ai froid, ou à la tombée de la nuit. Après, reste encore à travailler nos prises pour les manger dans l’instant.
Nous avons eu une journée de pluie ; ‘Enfin’ voudrais-je dire car je ne comprenais pas que nous vivions environnés d’une végétation aussi exubérante dans un climat si sec. Enfin, la pluie a rincé nos voiles, le lendemain, le soleil les a séchées et nous avons pu les rentrer.
Maintenant, notre bricolage s’oriente sur notre matériel d’immersion, fusil à restaurer, combinaison à recoller…
1ere semaine de Février
Houle du Nord ! Elle revient après avoir mis si longtemps à se calmer. «Houle du Nord » signifie pour nous que notre cap ne nous abrite plus de la houle, elle rentre droit dans notre baie… Nous vivons sur le dos d’un monstre qui ondule. Nos voisins disparaissent jusqu’à mi- mât (des amis nous avaient prévenus, de telle sorte que nous savions déjà en Martinique que ce qui ne serait pas fait avant, dans les eaux calmes du trou à cyclone, ne serait pas fait avant longtemps)
Je parts au village… échapper à la houle… une fois gagné l’atterrissage en kayak !
Je répare ma combi
Sieste,
Veit, à bord, répare ma bicyclette car l’oxydation a raison de tout à bord.
Les bicyclettes sont à terre !
Petit tour. Mais grande montée ! Pour quitter la baie, il faut pousser sur les pédales ! Et juste après, nous retrouvons le niveau de la mer. Là, nous rencontrons Mr Joseph Fernandes sur sa plage privée… il nous raconte un autre Tobago, entre Histoire et corruption, conflits entre nations… nous expliquant comment français, anglais, espagnoles, hollandais, portugais ont chacun laissé leurs empruntes par ici. De cet homme très distingué, au style anglais, et pourtant bien créole -car de père et mère nés aux îles – mais pourtant d’origine portugaise, nous apprendrons plus tard qu’il appartient à une grande famille locale dont un rhum de Trinidad porte le nom…
Fort vent d’Est. Vendredi est jour de marché à Scarborough. Nous y allons pour un plus ample choix de fruits, légumes. Par contre, ici non plus, des trois supermarchés, nous ne trouvons pas de yaourt ni de beurre. Donc, on peut bien se passer pour un temps de produits laitiers. Notre gourmandise est ailleurs, elle sort fraiche de l’eau.
Se pointe une accalmie et nous nous retrouvons poisson parmi les poissons dans l’eau. Pour tous, la chasse est en eau trouble. Nous sommes avant derniers de la chaine alimentaire, mais le fait de chasser en binôme me laisse l’esprit libre. Je garde en moi une croisée de regards aussi fugaces qu’éternels, deux éclairs gris dans le vert, de ces deux gros, gros thons. Ils étaient à deux mètres de moi entre deux rochers affleurant. J’apprendrai que l’endroit est connu pour être la « pierre à thons ». Nous sortons avec deux jolies pièces, un gros beauclair et une belle langouste.
Dimanche gris et frigidaire rempli : de quoi rester tranquilles. J’invente des flans au soja et recherche pour l’après midi le repos de la terre ferme. Armée de mes pinceaux… les rouleaux de la plage passés… a sec mais trempée, je sors mon matériel dans l’objectif d’aller à un point de vue à 5 mn d’ici... je n’ai pas fait trois pas dans la végétation que l’endroit m’enchante et je me pose là pour une première esquisse. Je repars pour monter une grande série de marches qui se déroulent droites et étroites devant moi. Elles sont interrompues par un palier comme pour reprendre son souffle. La, un autre banc, debout lui. Fascinée par le point de vue, je m’y installe pour un deuxième dessin aquarellé. Bien sur, mon but sur le papier est que mon dessin parle aussi aux autres, mais qu’il en soit ainsi ou non, je garde en moi la magie de ces instants… cet envoutement qui me retient là malgré l’attaque des moustiques.
Le jour va tomber, je dois descendre. Je n’ai jamais atteint le haut des escaliers !
Nouvelle journée. Après grand rond dans l’eau – en Zodiac – aux trois coins de notre baie en quête d’eau claire… parfaitement introuvable… je retourne dans cet endroit enchanteur qu’est ce sentier végétal derrière la ‘plage des pirates’, cette avenue verte et pentue aux marches moussues, un escalier d’une pyramide oubliée… un espace entre ciel et terre où tout est vert, éclaboussure végétale à la sortie de l’eau. J’y retourne et j’y reviens, j’ai trouvé mon coin. Dans les mousses, puis près de ce tronc, auprès de cette fleur, sur ce banc cassé, sur cette marche aux fougères, ou face à cette bouillée de rouge de la canopée fleurie d’un Tulipier du Gabon.
Plus de ressources dans le frigidaire, mais le temps est toujours très gris, des grains de passages lèvent des crêtes blanches à la sortie de la baie. Nous décidons de sortir les bicyclettes, de visiter l’ile en s’affrontant à la montagne qui nous sépare de Speyside. La route est courte puisqu’elle est très raide : 25% nous dit un panneau de danger invitant à la prudence ! Au col – à l’aller comme au retour – nous sommes trempés comme par une bonne pluie tropicale, mais nous avons de la force dans les mollets. -Pour ces dénivelés, ma respiration se met directement maintenant en mode ‘Afghane’ et ça marche plutôt bien : Un instant d’apnée entre l’inspiration et l’expiration de même qu’un instant d’apnée entre l’expiration et l’inspiration-… Côté Speyside, nous prenons à pied une piste qui va vers la pointe Nord-Est… Vers, mais non ‘jusqu’à’. « Il n’y a ni de piste, ni de sentier » nous indique un homme sympathique venu par ici pour déposer dans la nature ses pièges à crabe en bambou. Nous surplombons deux criques aux couleurs de paradis, mais aussi nous embrassons du regard toute la baie et ses îles .L’île de ‘Little Tobago’ et les nombreux rochers qui affleurent dans la zone canalisent un fort courant, lequel en surface se heurte au vent. Noir des écueils, rivières de courants, crêtes blanches hérissées, l’ensemble donne un caractère très tourmenté à ce bout de l’Océan Atlantique. Toutes les plongées se font ici à la dérive et sans espérance que le courant s’inverse ! Mieux vaut être à cent pour cent sûr de son moteur et de sa VHF.
Retour sous la mer de notre côté, côté Charlotteville.
Je me repose sur ma terrasse ! (… Un grand moment parce que c’est si rare !) en attendant l’heure de la chasse, de l’apnée, de notre sortie en kayak. (L’heure est donnée en fonction du soleil et du courant ; les repas se calent trois heures plus tôt, ou pas du tout) C’est parti ! Sous l’eau, beaucoup d’animation – précisément à deux spots que nous avons bien localisés avec des amers fiables, celui des thons, et une autre roche –. Nous pêchons pour nous et nos voisins qui sont cinq à bord, mérous, carangues, beauclairs. Malgré tout, trop vite arrivés à nos fins, nous déclarons la chasse suffisante et nageons tout le retour en tirant nos kayaks pour poursuivre notre activité aquatique…à demain.
Nous voilà demain… La mer est belle, nous revenons lui rendre visite au saut du lit, mais repus hier, l’esprit du jour n’est pas celui de la chasse, même si nous promenons nos fusils pour ne pas laisser passer une éventuelle belle rencontre avec un pélagique.
Nous profitons de l’étale (moment ou la marée s’inverse et donc le courant de marée est nul) pour descendre au pied du cap. Puis, d’une seconde à l’autre un bon courant s’établit et avec lui, nous baigne d’eau trouble. Nous poursuivons, moins profond, notre exploration, toujours dans la limite de visibilité de nos palmes peintes de blanc pour que le compagnon qui surveille en surface ne perde pas son partenaire des yeux (ceci étant la 1ere règle d’or de la sécurité en apnée qui implique d’être deux). Chaque apnée a l’attrait de la découverte d’un nouveau paysage. Descendre et se fondre avec le fond est un peu comme, à partir d’une vue d’avion –car l’on distingue que fort peu de détails de la surface- on va piquer vers la terre en quelques dizaines de secondes, pour arriver nez à nez avec l’herbe, les cailloux et tout ce qui s’y colle, découvrant seulement à ce moment là leurs extraordinaires luminosité, couleur, forme… On est bien« dedans » car on y arrive la tête la première et non à hauteur d’homme, avant de s’y allonger ! Reste à se détendre encore davantage, et à observer… le va et vient des coraux mous au rythme de la respiration de la mer, et de toute la faune si colorée qui s’y promène, grosse ou miniature. Nous ressortons avec une petite carangue pour un tartare immédiat.
Tout arrive ! Premier jour depuis notre arrivée : L’eau est plate ! Moemoea se balance doucement. Quand je suis sous l’eau et que je vois sa masse noire ainsi suspendue, je m’efforce de réaliser que là dedans est mon salon, ma salle à manger, à dormir ; j’essaie de relier mentalement l’intérieur et l’extérieur, ces deux mondes si extrêmement différents séparés par quatre millimètres de ferraille ! Dans ce calme, c’est le premier jour possible pour effectuer des travaux de précision. En l’occurrence, pour me plonger dans l’électricité de bord… alors je m’y mets tout de suite, c’est indispensable avant une prochaine navigation de nuit. Veit en profite aussi pour réparer un élément électrique sur le hors-bord de l’annexe.
Après midi, retour pour une immersion de verdure dans la baie des pirates.
Samedi 9 Février, se présente ce que la météo nous a promis depuis plusieurs jours : du vent qui baisse à 4 nœuds pour la journée. Notre activité comme l’alimentation du matin sont fonction de notre sortie en mer qui sera en début d’après midi où nous voulons enfin aller voir ce qu’il y a derrière le cap: Nous y allons en Zodiac. Cette fois-ci nous réussissons enfin à franchir la pointe de notre baie. Il nous faut quand même un certain courage pour braver vent et vagues avec notre annexe mais nous allons nous réfugier derrière une petite île rocher. Là, moins remués, nous nous mettons à l’eau. Le fond est visible entre 15 à 18m alors que juste au détour du rocher vers la haute mer, nous nous butons à un gros bouillon opaque d’eau et d’air. Dans ce brassage, on peut s’attendre à tout à tout moment. Nos descentes vers les coraux sont ponctuées de peu de rencontres. Veit reçoit quand même la visite d’un barracuda et de 6 beaux thons… de passage. Puis, nous changeons de zone, l’heure tourne, le vent se calme, l’eau se trouble un peu. Nous explorons des sites moins profonds quand viennent tourner autour de nous, lentement et avec grande curiosité, tout un banc d’une vingtaine d’individus aussi grands que brillants : des tarpons qui terminent leur journée ensemble avant de se séparer pour leur chasse solitaire du soir. Ils remontent à la surface car, à l’instar des tortues, ils ont besoin d’y respirer de temps en temps. Drôles de poissons aussi bien habitués à l’eau douce qu’à l’eau de mer. Ils ressemblent d’ailleurs un peu au brochet.
L’un d’eux s’approche de façon un peu trop imprudente de Veit. Mais c’est Veit qui en perd sa flèche… Il en aurait perdre son fusil qui lui a filé des mains si le tarpon n’avait pas marqué un temps d’arrêt, ce qui permit a Veit de le récupérer avant que sa proie ne redémarre violemment. L’axe qui retenait la flèche au moulinet a rompu, lequel ne se dévidait pas assez vite… Le tarpon s’est enfui, la flèche dans le corps. Un tarpon blessé, ce n’est pas bien… un accident, ça arrive. Le banc reste par là mais nous ne voyons pas le blessé parmi eux, puis plus personne. Deux autres apnées dans les coraux en se passent le fusil restant. Rien. Le soleil est couchant. Nous déclarons la pêche terminée. Veit désarme. Je monte à bord. Et quelques secondes plus tard, j’entends Veit me dire « double, double » Notre arme annexe n’était pas en état, je ne pouvais rien faire, et je n’étais plus dans l’eau, je n’ai rien vu, je ne comprenais pas. Il monte à bord, sort sa flèche de l’eau lourde d’un beau tarpon derrière l’ardillon. Voyant le tarpon et la flèche, j’ai une hallucination, croyant voir sans y croire, que Veit avait récupéré ce qu’il venait de perdre ! Mais à mieux voir, celui-ci est tiré dans l’œil et les branchies, anéanti sur le coup. Jusqu’à cet instant, c’était moi la reine de cette chasse, mais me voilà remise au rang de petit soldat.
Le jour n’est plus lorsque nous rentrons au mouillage faisant le tour des voiliers connus pour leur proposant s’ils le veulent, de venir dans une heure vers Moemoea, chercher un morceau de ce poisson d’exception… temps de se mettre au travail à le préparer…
Ce soir, pour ma part, je n’ai pas faim, je n’ai plus que sommeil.
(plus tars la photo du tarpon, voici quelques autres prises..)
Mercredi des Cendres : La houle est revenue, et avec elle l’eau verte et trouble. Nous sommes donc passés à d’autres activités. Dimanche dernier était un jour de calme plat que nous avons utilisé pour des réparations de précision à bord. Puis, tant que les mouvements de la mer nous le permettent encore, nous réparons le matériel de chasse : crosses à changer, flèches à détordre, sandaux à recouper… et remettre enfin en mode opérationnel mon fusil qui lui aussi était en attente de ce moment depuis l’accident 2006…
Les jours passent, puis,
Pour la quatrième fois, nous allons à l’ouest de notre baie.
Pour la première fois, nous nous mettons à l’eau. Pas de vent aujourd’hui mais toujours la houle, ici, qui rentre en permanence. Saut dans le bleu. Nous apercevons le fond vers vingt mètres mais les rochers inhospitaliers où explosent les vagues me paraissent bien proches. Un court aperçu et nous nous promettons de revenir dans de meilleures conditions si elles se présentent. En attendant, retour à l’ouest vers notre côte protégée. Nous avons décidé de ne tirer que des carangues ou du pélagique que nous pouvons sécher pour les jours d’eau trouble, d’autant que nous avons encore du tarpon frais et à tahitienne au réfrigérateur. Bien de quoi se régaler !
Nous observons les sérioles de retour sous notre coque -j’y reconnais ma blessée qui n’a visiblement aucune séquelle… si ce n’est la mémoire trop courte-. Elles se fondent, tranquilles, au milieu d’un banc épais de petits poissons qui prennent confiance en leur présence jusqu’au moment d’une attaque éclair. Ainsi en va-t-il de la chasse du plus petit vers le plus gros. Et voilà encore pour ces petits le danger qui vient du haut : un vol de pélicans en formation… Des grands cercles autour de notre mât et quelques rase-mottes. L’eau frétille. L’un d’eux pêche et tous s’en retournent à leur rocher.
A terre, nous assistons à une sorte d’ « été indien tropical ». Nous sommes aux deux tiers entourés de collines recouvertes d’un épais manteau vert. Notre environnement est un patchwork aux contrastes flamboyants : les tulipiers du Gabon font nombre dans la région et se révèlent chaque jour davantage par leur haute couronne florale rouge dominant la canopée. La mer est un œil turquoise au milieu de ce paysage.
L’œil de la mer
Un œil qui s’assombrit
Quand vient la nuit
Il devient gris
Gris et brillant
Couleur daurade, thon ou thazar
Reflets aux tons de l’impalpable
Quand vient la nuit
Je prie aussi pour la Mer
Reflets qui deviennent gris-sang
Reflets où ne brillent pour certains
Que l’or et l’argent qui clinque
…Ne restent plus au soir,
Plus de vie en dessous, plus
Que des reflets en surface
Couleur daurade, thon ou thazar
Pour qui se souvient d’eux…
Départ pour 2 jours à vélo autour de l’île…
Un train de houle revient. Pour y échapper, nos vélos sont prêts, et en un tour de main, nos sacoches pour le bivouac aussi. Sur mon dos, j’emmène Bernard.
J'aime beaucoup Bernard mais j'ai le grave sentiment qu'il n'y a aucune réciprocité. Tous les jours, je lui donne à manger, mais à une exception près depuis un mois, je l'ai toujours vu bouder ces reliefs. Tous les soirs, à la frontale, je le cherche sur le pont ; je ne le trouve parfois qu'un soir sur trois ou quatre. Je suis alors très heureuse de le revoir mais quasi instantanément il se rétracte dans son beau coquillage. Puis nous l'entendons tirer sa maison sur le pont d’acier. C'est un très bon acrobate. Il nous a démontré son agilité et sa maîtrise d'escaladeur si bien que je sais qu'il n'ira pas à la mer de lui même car il ne se laisse jamais tomber.
Je n'oubliais jamais d'aller chercher Bernard avant de dormir. Dorénavant il ne sera plus là et je ne sortirai plus systématiquement chaque soir, observer le ciel, la nuit, la mer. C'est à lui que je dois des observations étonnantes. Un soir, dans le noir de la mer, à peu de distance de la surface, je vis deux yeux briller comme ceux d'un chat ! A la réflexion, je soupçonne un beauclair en chasse. Je le connais bien de jour, rouge aux gros yeux, en petits bans (trop) tranquilles et sais qu’il devient prédateur solitaire de nuit. Une autre fois, dans le noir de la nuit, sortie sur le pont pour ma partie de cache-cache, je me suis sentie décoler entre ciel et mer : j'entrais dans un monde féerique dont je pouvais retourner le décor. La mer scintillait de sous la surface, s’illuminait comme le firmament ! Aussi nombreuses que fugaces, phosphoraient des boules de plancton grosses comme un poing, disséminées sous l'océan, répondant aux étoiles sans qu'un voile de nuage ne les séparent. Prise à parti par ma simple présence, je me sens en ces lieux plus qu'ailleurs témoin de la création.
Mais Bernard n'est pas heureux. Alors j'emmène Bernard sur mon dos. Nous gravissons ensemble un premier petit col et en bas, de retour au niveau de la mer, au bord d'une rivière d'eau douce, je le pose. Tout près d'ici, c'est la seule plage où je lui ai trouvé des confrères. Je suis un peu triste, mais je sens cette fois qu’il est très heureux de mon geste. On se quitte là.
Puis, de notre pérégrination à pédales, nous passons des successions de cols qui nous amènent de baie en baie. Nous bivouaquons derrière la plage de la « baie de l'homme anglais » après être passés par l' « Anse fourmi » qui elle, garde trace -dans son nomseulement- d'une implantation française. Les gens nous interpellent : ils n'ont jamais vu de touristes à vélo sur leur île. C’est que le réseau routier est sportif sous la pédale. Peut-être dans un souci d'aller au plus court, les routes ont souvent des degrés de pente extrêmes ! Si le point culminant de l'île est autour de 500 mètres, nous cumulons plus de mille mètres par jour. Le second jour, pour éviter le trafic à l'approche de Scarborrow, nous empruntons une route de terre qui se transforme en route de gazon vert, vert anglais au milieu d'une forêt dense. Langue de verdure qui se déroule dans l’inextricable où l'on roule comme par enchantement entre ombre et puits de lumière. Fin. Un peu brutal, ce retour au bitume : voilà que nous venons de rejoindre le réseau routier de l'autre côté de l'île.
Ici, un lac retenu par un barrage. C’est la réserve d'eau douce de l'île. L'endroit agréablement aménagé nous invite à quitter nos vélos pour monter à pied jusqu'au barrage. Là, panneau : Pêche interdite, baignade interdite, promenade sur l'eau interdite... L'héritage anglais, l'ordre. Ne rien faire, admirer des yeux. C'est ce que nous faisons, marchant le long de ce petit barrage en pente douce vers une eau noir miroir. Je m'arrête net. Deux yeux viennent de croiser les miens. Ils sont immobiles et moi aussi. Heureusement ! Mais maintenant, je sais que je ne suis plus chez moi, ce territoire est celui de cet alligator ; je suis son hôte puisqu'il ne bronche pas, mais où sont ses limites ? Je ne les cherche pas, et fais quelques pas en arrière… Veit est plus grand, il fait quelques pas en avant… L’endroit a l’attrait des forts contrastes, sombre et lumineux, terrible et paisible, sur une petite île, un cormoran sèche ses ailes.
Retour à Charlotte ville : GAZOIL ! Il vient d’arriver au village, un mois et demi de pénurie ! Deux jours après notre arrivée, un carton « no gazole » obstruait la vision du comptage des litres et des ‘titis’. Depuis deux semaines, le camion promettait d’arriver d’un moment à l’autre… Nous l’avons croisé dans notre tournée à vélo et Veit l’a bien remarque avec espoir. Donc, voilà, nous pouvons enfin faire le plein. (nous voyons quelques autres voiliers faire de même, et au bout de deux jours réapparait le fameux carton…)
Jeudi. C’est à deux heures du mat que l’éolienne se décroche dans un vacarme à réveiller un mort ! Elle était installée en haut du mât d’artimon. Les mouvements continus de la houle, largement amplifiés par la hauteur à laquelle nous l’avons installée pour une meilleure prise au ven, ont eu raison de son support (mais un bout de sécurité l’a retenue de se fracasser sur le pont). Il y a suffisamment de soleil pour nos batteries, nous nous en passerons et la rangeons coincée au toit de la cabine.
Soleil ? Hum …
Une promenade où l’intention y était…
Jour de pluie, jour de grains
Tant pis, je prends mon pépin
Et mes pinceaux
M’en vais sur le chemin
Sur un banc dans le vert élire mon coin
Moustiques et autres insectes me font la fête
Ou peut-être n’aiment-ils pas la visite
De toute façon je pars en fuite
Me pose sur ailleurs un autre banc
Face à l’océan
Vient la lumière inonder le décor
Mon parapluie est aussi parasol
Les couleurs brillent pour m’allécher
Et retombent à l’unisson
Revient le grain, je commence pourtant
Je suis à l’abri c’est ça l’important
Et mon papier aussi
Dans l’eau je pose mes couleurs
Le soleil sort et en un souffle elles sont sèches
Sèches de vie c’est trop tard
Je contemple la mer
Un autre grain se prépare.
Je plie ma boîte de couleurs
Pleines de vie dans mon sac
C’est un jour en cul de sac
Je reviendrai plus tard.
Bientôt Mars… La mer se tranquillise, petite houle et visibilité correcte. Retour vers le cap est. Nous nous abritons derrière notre rocher pour la mise à l’eau. Puis notre chasse consiste en une longue dérive le long de la côte revisitant rochers et vallées déjà repérés. Nous savons où nous voulons aller, où nous voulons nous attarder cherchant de la surface à reconnaître le paysage sous-marin, telle pierre, tel passage, tel trou à la confluence de trois vallées... Fort peu d’amers precis nous permettent de nous repérer grâce au paysage côtier. Un banc dense de carangues arc en ciel nous offrent à leur passage de rentrer dans leur tourbillon.
Première semaine de Mars est marquée par des festivités sur terre comme dans la mer. Celle-ci est devenue d’un calme plat comme la main si bien que nous passons toutes les matinées dans l’eau en en profitant pour explorer de nouveaux endroits, rochers, pointes, caps immergés qui nous étaient jusqu’à présent inaccessibles. Nous y découvrons de beaux paysages sous-marins, de beaux tombant et y attendons le passage de pélagiques. Nous constatons une chose qui nous déroute un peu : autour des dix-huit mètres, nous ne trouvons presque plus de vie, avec une thermocline qui nous fait pénétrer dans une eau soudainement froide et claire. Un fond de rochers bruts où tournent ça et là quelques gorrettes… vraiment pas de quoi motiver des apnées profondes, la vie, par ici, est au dessus, elle passe au dessus de nos têtes ! Retour donc vers la lumière, dans cette eau chargée, chargée de particules que le soleil éclaire. Passe un nuage et l’on voit mieux les fonds. Retour donc à la chaleur que hommes et bêtes savent apprécier !
La fête à terre aussi. Grâce à ce que la mer nous donne nous ramenons vivaneaux et thazars pour ce soir : nous sommes invités au mariage brésilien d’un couple franco-belge ( lui a un voilier au mouillage, il vient de retrouver sa belle venue par les airs). Alors pourquoi « brésilien » ? Parce qu’ils ont voulu que, comme là bas, la fête dure trois jours. Pour cela, le jeune couple a loué un bungalow sur la plage pour 4 jours dont nous avons tous participé à la décoration. J’ai parsemé le jardin de lampes à huile qui savent bien résister au vent.
Ambiance fort sympathique pour cette fête organisée sur convives improvisés ! En effet, à part cinq personnes, les témoins, venus spécifiquement pour l’occasion, nous sommes un regroupement tout à fait fortuit de quelques locaux et d’équipages en ces jours de passage au mouillage de Charlotteville. Certains, comme nous, Oh surprise, connaissaient déjà Diane de là ou d’ailleurs, pour nous de Melilla, pour d’autres de Turquie ou du Brésil, pour avoir elle aussi navigué au cours de ces dix dernières années…sur un autre voilier.
Durant ces trois jours, lorsque nous rentrions dans le périmètre de la fête, je me sentais transportée dans l’ambiance du « Grand Meaulnes ». Il y avait là comme une magie dans cette réunion qui transforme la sensation que l’on a de l’espace et du temps.
Les festivités prennent fin mais des amitiés se sont soudées. Une nouvelle circule entre nous, venue de la radio et dans les journaux : Il s’agit d’un avis de forte houle. On doit se préparer donc encore à affronter un long passage de forte houle du nord. Tous les pêcheurs sortent leur barque et la tirent haut sur le rivage.
L’échappatoire du vendredi est le marché de Scarborrow. Cette petite ville me donne l’impression d’arriver à Paris après avoir vécu en Amazonie !
…La houle commence à retomber. Nous tentons une sortie…bien salée.
Puis une autre, la houle s’est éloignée… Partis à huit heures, nous en revenons à la nage à une heure. Grande exploration enfin ‘digne’ de nos sorties réunionnaises, par sa longueur en temps, sa profondeur, et, oh miracle d’un jour, aussi par la visibilité !
Nous enchainons les sorties, avec ou sans amis. Un jour, j’ai proposé à Caty de venir chasse avec nous vers le cap, toujours en mouvement. Sortie qui l’a beaucoup impressionnée. Et notre retour bredouille a fait bruit : nous n’avions pas l’esprit chasse ce jour là, c’était notre cinquième jour consécutif dans l’eau !
Autre sortie où tout va de travers. Nous partons pour l’envers du cap, aussi nous sautons dans notre annexe à moteur. Mise à l’eau ; premier tir, première perte : la pointe détachable du fusil de Veit se détache complètement, il la récupère dans le corail (ça, c’est une bonne chose) pendant que le poisson s’enfuit. Pendant qu’il est à bord du zodiac pour installer une flèche de rechange, impatiente, je descends et me rencontre à quinze mètres avec un beau barracuda à la fois curieux et méfiant. Sa méfiance prend le dessus, il ne s’approche pas suffisamment. Je le tire en fuite. L’ardillon n’accroche pas. Dommage, mais cette fois ci encore, heureusement, car le fil s’est coincé dans l’un des deux sandows de telle sorte que le moulinet ne se serait pas dévidé. Veit ne m’observait pas et j’aurais certainement dû abandonner mon fusil avant d’arriver en surface.
Autre inconvénient du jour, mon masque de toujours prend aujourd’hui l’eau. Outre le fait que ça chatouille sous le nez, je ne peux plus aspirer l’air qui se dilate dans mon masque à la remontée, réflexe confortable auquel je me suis habituée.
Veit enfin nouvellement armé de son ancienne flèche (qu’il avait amené en dépannage) redescend. Nouvelle rencontre, nouveau fiasco d’un problème déjà identifié. Le rapport poids de cette flèche et puissance du sandow n’est pas bon si bien que le tir part systématiquement à côté de la cible.
Nous poursuivons donc la chasse avec mon fusil. Autre proie en vue, un beau vivaneau. La flèche le traverse et ressort, l’ardillon de mon fusil ne s’est vraisemblablement pas ouvert ! Encore un détail qui foire et un poisson de sauvé.
Seuls une carangue et un jeune thazar rentrent ce jour là dans notre annexe.
Quelques minutes après notre dernière prise, nous décidons la chasse close. Je me hisse sur un boudin, et découvre estomaquée le boudin d’en face entièrement plat, dégonflé comme un chiffon pendant. La fuite doit être grave. Nous rentrons à la palme. De retour sur Moemoea, nous avons du bricolage en perspective avant notre prochaine sortie ! Celle-ci est bien la preuve que chaque menu détail du matériel est important… et la condition physique aussi en cas de défaillance du boudin, du moteur. Etre prêt pour le plan B.
La réparation de notre annexe est compliquée, mais heureusement, grâce à nos kayaks, nous ne sommes pas coincés à bord, ni privés de sortie. C’est notre périmètre qui se limite, et l’impossibilité d’emmener quelqu’un.
Donc nous ressortons avec nos kayaks vers l’autre côté de la baie. Avec le vent de travers, la traversée est sportive, pourtant nous retraversons presque aussitôt car la visibilité est nulle, le « geyser » (nous l’avons surnommé ainsi pour le bouillon d’écume qui l’environne dès que rentre la houle) culminant à cinq mètres de la surface nous reste invisible. Alors retour en « montagne », vers Speedside avec Medi par la forêt. Le sentier est superbe ; Medi en est surpris, nous sommes heureux de pouvoir le lui faire découvrir.
Et Samedi nous retournons vers le « geyser » en kayak. Retour vers le cap ouest donc. Vent et courant sont au rendez-vous mais la visibilité est bonne à notre mise à l’eau au dessus de notre « Geyser ». Un groupe de carangues s’intéresse à notre « baron » (leurre brillant que l’on traine en pleine eau vers 10m de profondeur pour attirer le poisson curieux) puis vient le drame : C’est au tour de Veit de descendre ; il tire la plus grosse des trois carangues qui sont venu voir notre leurre ; Elle est sur la flèche mais il ne la remonte pas, il la laisse en bas pour que les autres restent là, à tourner autour. A mon tour de descendre, je tire une autre, et laisse la mienne en profondeur le temps que Veit remonte la première et soit à nouveau opérationnel avec un fusil réarmé. Pendant tout ce temps, cinq bonnes minutes ou bien plus, j’observe en bas le drame dont je suis l’auteur : une carangue reste avec la défunte, collée à elle, lui lèche la plaie, ne la quitte pas d’un soupçon. Jamais je n’ai vu un tel comportement chez les poissons ; je suis bouleversée de la scène. Nous poursuivons nos descentes fusil en main mais ne chasserons rien d’autre ce jour là, le cœur n’y est vraiment pas -Le fusil étant une sécurité car nous ne sommes pas les derniers de la chaine…-
Dimanche de Pâques, Yoga sur la plage des Pirates déserte et ombragée comme toujours le matin. Un serpents gros comme un membre s’extirpe de son trou de sable, va vers la mer, est pris par la vague, apparaît dans les rouleaux successifs comme une branche flottant à demi et disparaît. Est-il venu par les courants d’Amazonie comme d’autres, comme les alligators? retourne-t-il sur le continent, ou juste pour un bain ?
Autre chasse du soir…tazars, carangues et carangues arc en ciel sont de passage dans une eau agitée – nous sommes à la pointe Est de notre baie – Un compagnon de Chasse est avec nous, très bon chasseur et bon apnéiste en devenir lorsqu’il aura acquis plus d’expérience et de calme, raison pour laquelle aujourd’hui nous l’emmenons un peu au-delà de ses limites. Une courte conversation d’un tuba à l’autre :
- ‘j’ai pas de souffle aujourd’hui’
-‘Mais pourquoi?’
- ‘Je suis trop content d’être là’. Sa réponse est pour nous un cadeau.
Je réalise maintenant que
…Les jours nous sont comptés
…La pression du temps…
…On y échappe pour un temps… Seulement !
La priorité se tourne sur la préparation de Moemoea à la navigation de retour sur son lieu d’ ‘hivernage’. Plongées comme séances de dessin sont comptées et n’ont plus tout à fait le même gout. Veit poursuit la menuiserie et moi l’électricité. Je termine l’assemblage de notre nouvelle ampoule Led pour feu de navigation., mais encore, opération gaz …menuiserie
…électricité
…rouille
…voiles
…peinture
…terrasse
Cet après midi au village, terminer un dessin et tchat’ avec Alan, ‘Que se passe-t-il ?’… J’en reviens encore bouleversée : un grand tournant se prépare pour Charlotteville. Toutes les petites boutiques de la rue du front de mer ne sont déjà plus que planches amoncelées, les peintures bleues des cocotiers disloquées. Un tas bientôt livré au feu pour un nouveau Charlotteville dont personne ne veut. Personne, ce n’est pas le mot, mais beaucoup ne réalisent pas ce qui les attend :
‘On leur dit que ce sera bien’ dit Alan.
La nature aussi change, il commence à faire très chaud. A terre, l’air est plus moite, plus lourd, les arbres jaunes se mettent à fleurir de partout dans notre écrin de collines vertes. Il ne fait plus frais la nuit ; et dans la mer, l’eau se réchauffe, les poissons se font différents et plus rares. Alors que les tortues vont arriver, les pélagiques partent en haute mer et viennent les alevins se mettre à l’abri près des côtes où les attendent les pécheurs en ce moment en train de réparer leurs filets
à petite maille sur le quai. Partir et venir au rythme des saisons. Nous faisons aussi parti de ce grand rythme. C’est pour nous l’heure de notre migration vers le Nord…
Vendredi 11 Avril : Carénage, deux heures à tous les deux pour débarrasser la coque de ses mollusques et algues où même de petites langoustes y trouvaient leur refuge ! J’ai froid, ma combinaison d’apnée s’est, cette fois ci, complètement déchirée hier à notre sortie ‘pointe Ouest’.
… ce soir concert de jazz avec Titou…
… Ce n’est qu’un au revoir…
… Le courant contre lequel nous avons lutté si fort à l’aller nous emporte si vite, si loin, en quelques heures, déjà nous ne distinguons plus Tobago…